3 avril 2012

Revue littéraire de Montpellier : L'ANE D'OR, 1922-1926... Larbaud, Fraigneau, Valéry, Cocteau et Jean Millau.







L'ANE D'OR, revue littéraire de Montpellier. 1922-1926


1922 - 1926  L’Ane d’or

Fondateurs : André Vialles, Maurice Chauvet, Paul Arnaud, Henry Cabrillac et Eugène Causse (liste dévoilée dans le n° 6), plus Nicole pseud. de Robert Castagné (dévoilé au n°15).
Adresse : chez Eugène Causse, 12 rue Dom Vayssette, Montpellier
Abonnements : Librairie L’Ane d’or, 33 rue de l’Aiguillerie, et librairie Pierre André, rue de l’Université. Montpellier.
Imprimerie : Firmin et Montane, Montpellier.
Gérant : Panis (le gérant de La Lanterne de Diogène était "Marius")
32 x 62 cm. puis 25 x 16,5 cm. 
Exergue : “... Mais moi, je fus insensible à toute pitié, et d’une ruade, je l’étendis net sur le carreau. (Apulée. L’Ane d’or, Livre VI)”


Deux tirages : l'édition ordinaire et l'édition de luxe tirée à 100 ex. sur "papier de choix".


               Cette revue regroupe la plupart des rédacteurs de La Lanterne de Diogène (voir la notice de cette revue pour quelques détails biographiques). Mais, 2 ans après, ces étudiants ont muri. Beaucoup ont été soldats, même si c'est, vu leur âge, pour peu de temps. Ils sont généralement marqués "à droite", parfois même très à droite, dans le sillage de Maurras et de l'Action Française, sans que la revue affiche d'ostracisme politique. Jean Millau sera, lui, grand Résistant, et homme de gauche affiché toute sa vie (sa fille, Marie-Thérèse Goutmann, sera sénateur et député communiste de Seine-Saint-Denis).
                Leurs ambitions littéraires ont aussi grandi. Leur connaissance de la littérature aussi. "Classiques", Paul Valéry est "leur" écrivain, mais aussi, pour certains d'entre eux, Jean Cocteau, Max Jacob et Valéry Larbaud qui fera un splendide cadeau à la revue : Septimanie. C'est dans L'Ane d'or qu'André Fraigneau publie sa première, et par cela même doublement époustouflante nouvelle Spectacles.
                  L'un dans l'autre, L'Ane d'or est la seule revue littéraire de niveau national parue à Montpellier durant l'entre-deux-guerres. 

Première maquette, format journal de l'Ane d'Or

Variations
                Le n° 9-10, juin 1922 marque un profond changement dans la revue. Les pseudonymes sont dévoilés. Lucius est Paul Arnaud, Chrysis Henri Cabrillac, Ménécrate André Viallès, Dirk Maurice Chauvet. Nicole veut encore garder son anonymat, mais nous savons, nous, depuis La Lanterne de Diogène, que c'est le pseudonyme de Robert Castagné. 
                 L’Ane d’Or  devient mensuel. Son format quitte celui du “journal” pour celui de la “revue” :  16,5 x 25 cm. Sa pagination passe de 4 à 36 pages. Il sort désormais de l’imprimerie de L’Economiste ( 9 Bd Jeu de Paume).
                 A partir du n°15-16, le nom des fondateurs figure sous le titre, Robert Castagné compris.
L’épigraphe d’Apulée, disparue depuis le changement de formule, revient en couverture dès le n° 17-18.
                 2e année, n° 1, janvier 1923 : imprimé par les Editions méridionales, Montpellier.
                 Le numéro 8  de la 2e année a été sauté lors de la numérotation.
                 En septembre-octobre 1923, H. Bedos remplace Panis comme gérant.
                 En décembre 1923 André Vialles, 25 rue de l’Aiguillerie, Montpellier, remplace Eugène Causse comme adresse postale de la revue.
                 A partir de la 3e année, janvier 1924, la revue n’est plus numérotée. Le sommaire figure désormais sur la couverture re-maquetée.
                 Eugène Causse 19 avenue de Toulouse reparaît alors comme destinataire des revues et publications.  Il deviendra, avec Graille et Castelnau, l’imprimeur de la revue en Juin-Juillet 24
Jean Brunel devient gérant en janvier 1926.

Tonalité :
                 La revue commence comme une revue étudiante. Elle pourrait n’être que la suite de La Lanterne de Diogène. Elle contient des pastiches, des articles de critique encore un peu scolaires. Mais très vite, le ton monte, les ambitions naissent. L’Ane d’Or va devenir une véritable revue littéraire à mi-chemin entre les audaces des avant-gardes et le conservatisme des arrière-gardes. Seules les contributions de Georges Duthuit (l’historien d’art gendre d’Henri Matisse) auront un rapport avec le surréalisme. Les autres grands invités feront tous partie de la littérature moderne antérieure au surréalisme : Max Jacob, Paul Valéry et surtout Jean Cocteau et Valéry Larbaud. En fait, tous les auteurs extérieurs sollicités seront des valeurs confirmées de la littérature. Aucun des jeunes écrivains français, ceux qui auraient l’âge des responsables, n’est publié, ni même mentionné (sauf dans quelques compte-rendus de parutions).
                   L’Ane d’Or est aussi une revue ouverte sur le monde. Le premier numéro (et il ne sera pas le seul) est ouvert à la nouvelle littérature espagnole. Le dernier est consacré à Walt Whitman, et à travers lui à la littérature américaine.
                   A noter : il n'y a dans cette revue montpelliéraine aucune trace de littérature occitane. Mais dans l'ombre, Pierre Azéma prépare Calendau qui brillera de mille feux dans lesannées 30.

Piliers :
                 Au départ, un groupe d’étudiants, en droit pour la plupart, ou de très jeunes avocats. Paul Arnaud (mort en 1924), Henri Cabrillac, André Vialles, Maurice Chauvet, Robert Castagné et Eugène Causse. Tous laisseront une trace dans la vie montpelliéraine. Tous ont plus ou moins participé à La Lanterne de Diogène. A ce groupe il convient d’ajouter Henri Gautier du Bayle, un passionné de cinéma.
                 Et puis, il y a un acteur de la coulisse dont l’influence sur la revue devient vite prépondérante : Jean Catel (1891-1950). Ce professeur d'anglais à l'Université, meneur d'hommes s'il en fût, moteur de la vie littéraire et artistique de Montpellier entre les deux  guerres va ouvrir la revue à Cocteau (dont il a monté l’Orphée) et à la littérature américaine (il a fait sa thèse sur Walt Whitman et voyage aux Etats-Unis). Nous rencontrerons son fils Francis dans la revue Fenix. 

Phares :
                  Le texte le plus marquant est celui de Valéry Larbaud : Septimanie publié en janvier 1925. Les responsables de la revue ne s’y sont pas trompés, c’est un auteur confirmé qu’ils publient, et l’existence d’un tirage à part de luxe le souligne (100 ex. numérotés, plus 5 nominatifs. Plaquette 20 x 15 cm, 24 p. en feulles, sous couv. papier vergé brique. Imprimé  le 31 mars 1925 par Causse Graille et Castelnau pour Ronald Davis, libraire à Paris). C’est aussi réciproquement à une revue qui a fait ses preuves (et qui est plus proche de sa fin que de son lancement) que l’auteur confie son texte, qui sera repris dans Jaune Blanc Bleu.  Il n’est donc pas ici question de découverte (comme c’était le cas pour Pan en 1908), mais d’un hommage mutuel. Il est vrai que Larbaud avait déjà collaboré à L’Ane d’Or en fournissant des traductions pour un numéro spécial Littérature espagnole contemporaine en février 1924.
SEPTIMANIE de Valéry LARBAUD au sommaire de L'Ane d'or, 1925
                  La même remarque pourrait s’appliquer à la contribution, assez modeste, de Max Jacob à l’automne 1925.
                  Paradoxalement, la présence de deux écrivains qui ne publient rien dans L’Ane d’Or semble plus importante pour l’orientation de la revue. Paul Valéry, bien sûr, que L’Ane d’Or fait (re)venir pour une conférence le 22 janvier 1923 et qui fait l'objet de nombreux articles. 
Paul VALERY à Montpellier, janvier 1923 par Pierre WATON
                 Jean Cocteau sera par ailleurs un des auteurs de référence de la revue, grâce aux études qu’y publie Jean Catel. Mais, alors qu’il confie Cri écrit pour l’anthologie des Amitiés languedociennes, aucun texte de lui ne figurera dans L’Ane d’Or.
                  Les participations d’André Fraigneau et de Georges Izard (fondateur de la revue Esprit, Académicien en 1971) ne surprennent pas vraiment. Tous deux sont alors étudiants à Montpellier. Mais André Fraigneau, né à Nîmes en 1905, n'a alors que 20 ans, et sa nouvelle Spectacle est la fraiche oeuvre d'un  maître. C'est sa première publication. 
                  Plus inattendue la collaboration de Georges Duthuit, le gendre de Matisse et historien d’art, avec un texte d’obédience surréaliste consacré à Montpellier dès le mois de mai 1922. Ce texte, repris de la revue marseillaise La Criée sera complété par un autre, Un père, inédit celui-là, en octobre.
                  La présence du bordelais Henri Sauguet (il a 21 ans) est plus surprenante. A-t-elle un lien avec cet autre bordelais André Harlaire? 
Henri SAUGUET parle du Pierrot lunaire de SCHOENBERG

                   A partir de mai 1923, A. Viallès publie des lettres inédites de Charles-Louis Philippe. 

Grands régionaux :
Jean Soulairol, le poète catholique de Béziers, a déjà publié plusieurs œuvres, dont La poésie française aux pays d’Oc en 1921, et dirige depuis la même année Le Publicateur de Béziers.
Louis-Jacques Thomas (1870-1945), sort de son rôle bien établi d’historien de Montpellier pour parler de son ami Soulairol.
Jean MILLAU (1902-1985)  graveur sur bois. Il signe aussi Jan Milhau
Pierre Grasset, est déjà aussi un écrivain confirmé, un des grands ainés qui publie chez son cousin Bernard Grasset. Le voici dans un article sur le renouveau de la gravure sur bois.
Paul Duplessis de Pouzilhac (né en 1882-1958) a déjà à son actif la fondation de L’Echo des étudiants (ses démêlés avec Louis-Frédéric Rouquelle sont acérés), la participation à de nombreuses revues et la publications de recueils et de romans où la médecine se met au service d'une morale conservatrice. Il est, lors de sa participation à l’Ane d’Or  en juillet 1922 en train de penser à créer la revue Septimanie dont le premier numéro est publié à Narbonne au mois de novembre 1923.
Gaston Poulain est responsable de nombreuses vignettes non signées. Il sera conservateur de musée, auteur de livres sur Frédéric Bazille et Paul Valéry. Il a alors tout juste dépassé ses 20 ans. 


Grands débuts :
                 Pour la plupart des fondateurs, c’est le vrai début, après divers actions dans des journaux étudiants. Eugène Causse, Maurice Chauvet, se feront un nom à Montpellier.
                 Nous avons vus André Fraigneau et Georges Izard jeter leurs premiers feux.
                 Mais il ne faudrait pas oublier la partie graphique, confiée à des jeunes peintres qui, d’abord dans le cadre du groupe Frédéric Bazille (1937), puis Montpellier-Sète (1956), feront parler d’eux dans les décennies suivantes : Jean Millau, Gabriel Couderc, sous le patronage de Charles Eymar, dédicataire des textes montpelliérains de Carco et du Septimanie de Larbaud.

Réseaux et constellations :
                Le premier réseau, évident, est celui qui est issu des journaux lycéens et étudiants : L’Effort des Jeunes, La Lanterne de Diogène, L’Echo des étudiants fondés pendant la guerre de 1914. Tous les fondateurs en sont issus. C’est d’ailleurs sur cette ligne que le recrutement de collaborateurs étudiants se poursuit. Ainsi, la présence du bordelais André Harlaire ne témoigne pas de ramifications vers la Gironde, mais de la présence de l’auteur à l’Université de Montpellier. De même pour les antennes bitéroires, dont Jean Soulairol est le meilleur représentant.
                 Il est assez révélateur que l’anthologie Les Amitiés languedociennes, sous la direction d’Emile Carbon, ne soit pas patronnée par L’Ane d’Or.
                 Plus sérieux paraît le réseau de relations de l’activiste culturel et grand voyageur qu’est Jean Catel. Par lui, c’est une partie de la vie parisienne et new-yorkaise qui pointe son nez dans la revue.

Auteurs aux sommaires :
n° 1, 15 janvier 1922
Paul Arnaud, Nicole, Henri Cabrillac, André Vialles, P.G.,
Traduction de Ramon Gomez de la Serna par Charles Eymar.
n° 2, 3 février 1922
Paul Arnaud, Henri Cabrillac, André Vialles, Alberich
n° 3, 4 mars 1922
Paul Arnaud, Nicole, Henri Cabrillac, André Vialles, J. et J.F., Numa, P[aul] A[rnaud]
n° 4, 17 mars 1922
Paul Arnaud, Henri Cabrillac, André Vialles, Maurice Chauvet.
n° 5, 31 mars 1922
Paul Arnaud, Numa, Henri Cabrillac, André Vialles, Nicole, Maffre de Beaugé.
n° 6, 14 avril 1922
Paul Arnaud, Numa, Henri Cabrillac, B. de M., G.G.
A noter : A l’occasion d’une supercherie déposée devant huissier, les fondateurs de la revue se dévoilent.
n° 7, 28 avril 1922
Maurice Chauvet, Nicole, Paul Arnaud, Henri Cabrillac.
n° 8, 20 mai 1922
Maurice Chauvet, Eugène Causse, André Vialles, Henri Cabrillac, Georges Duthuit.
n° 9-10, juin 1922
Eugène Causse, André Harlaire, Paul Arnaud, Henry Cabrillac, Fred-Antoine Angermayer
A noter : Les pseudonymes sont dévoilés. Lucius est Paul Arnaud, Chrysis Henri Cabrillac,Ménécrate André Vialles, Dick est Maurice Chauvet. Nicole conserve son anonymat [Robert Castagné]
n° 11-12, juillet 1922
Maurice Chauvet, Eugène Causse, André Harlaire, Paul Arnaud, Henry Cabrillac, Paul Duplessis de Pouzilhac.
n° 13-14, août 1922
Eugène Causse, André Harlaire, Paul Arnaud, Henry Cabrillac,Nicole, Jacques Parant, Georges Dupeyron, A. Rolland de Reneville, Henri Sauguet (sur Le Pierrot lunaire d'Arnold Schöenberg).
A noter : deux bois de Jean Milhau dans l’édition de luxe.
n° 15-16, septembre 1922
Eugène Causse, André Harlaire, Paul Arnaud, Henry Cabrillac, Robert Castagné, Raymond Bès, Jean Soulairol, Raymond Lacoste,Gabriel Laborde
n° 17-18, octobre 1922
Eugène Causse, André Harlaire, Paul Arnaud, Henry Cabrillac, Georges Duthuit, André Vialles, Gabriel Laborde, Jean Soulairol
n° 19-20, novembre 1922
Eugène Causse, André Harlaire, Paul Arnaud, Henry Cabrillac, André Vialles, Ernest Labatut, Jean Ferty, Maurice Chauvet.
n° 21-22, décembre 1922
Eugène Causse, André Harlaire, Paul Arnaud, Henry Cabrillac, Maurice Chauvet
A noter : Gravures de Jean Millau et Georges Couderc [sic pour Gabriel Couderc } dans l’édition de luxe .
2e année, n° 1, janvier 1923
André Vialles, Paul Arnaud, Henry Cabrillac.
2e année, n° 2, février 1923
André Harlaire, Maurice Chauvet, André Vialles, Capitaine Oudinot, Eugène Causse
A noter l’annonce de : Les Etrangères, d’André Harlaire, à Bordeaux (Ed. La Pelote).
2e année, n° 3, mars 1923
Henry Cabrillac, André Vialles, Maurice Chauvet, Paul Arnaud.
2e année, n° 4, avril 1923
Eugène Causse, André Harlaire, André Vialles, Paul Arnaud, Henry Cabrillac.
2e année, n° 5, mai 1923
Paul Arnaud (sur Jules Romains), André Viallès, Robert Castagné, A. Harlaire, P. Barrière, lettres de Charles-Louis Philippe. 
2e année, n° 6, juin 1923
Paul Arnaud, Henri Gautier du Bayle, André Viallès, H. Cabrillac
A noter : l’apparition de vignettes et bandeaux “modernes”.
2e année, n° 7[-8], juillet 1923
Paul Arnaud, André Vialles, Jacques Bibes, Henry Cabrillac.
LE NUMERO 8 A ETE OMIS.
2e année, n° 9, août 1923
André Harlaire, E.[Gabriel] Dol, Jean Catel [sur Cocteau], Henry Cabrillac, André Vialles, Eugène Causse.
2e année, n° 10, septembre-octobre 1923
André Vincent, André Harlaire, André Vialles, Raymond Lacoste, Henry Cabrillac, Paul Arnaud.
2e année, n° 11, novembre 1923
Henri Gautier du Bayle, André Vialles, Paul Arnaud, Jean Catel, Mario Montanard, Henry Cabrillac.
2e année, n° 12, décembre 1923
André Harlaire, Paul Arnaud, Henri Gautier du Bayle, Gabriel Dol, Henry Cabrillac, André Vialles
3e année, janvier 1924
Paul Jamati, Gaston Le Révérend, Pierre Montys, André Harlaire, Paul Arnaud, André Vialles, Henry Cabrillac, Eugène Causse.
L’Ane d’or organise une conférence de Paul Valéry le 22 janvier.
3e année, février 1924
Numéro spécial : La littérature espagnole contemporaine. Traductions inédites de Valéry Larbaud et Marcel Carayon.
Textes de :  Miguel de Unamuno, Azorin, Juan Ramos Jimenez, Antonio Machado, José Ortega y Gasset, Gabriel Miro, Ramon Gomez de la Serna.
3e année, mars 1924
Henri Gautier du Bayle, André Vialles, Paul Arnaud, Henry Cabrillac, Gabriel Dol, Jean Catel [sur Cocteau], Eugène Causse.
Portrait de Paul Valéry par Pierre Waton.
3e année, avril 1924
Henry Cabrillac, André Vialles, Jean Keats (trad. par Jean Catel), Adrien Copperie, Pierre Grasset, Gabriel Dol, André Desson, André Harlaire.
3e année, mai 1924
Paul Arnaud, Henry Cabrillac, Henri Gautier du Bayle, Gabiel Dol, André Vialles, André Harlaire, Eugène Causse, Jean Catel.
A noter : Mort, à 24 ans, de Paul ARNAUD.
3e année, juin-juillet 1924
Henri Gautier du Bayle, André Harlaire, Jean Catel, Robert Castagné, Louis-J. Thomas{sur Jean Soulairol}, Henry Cabrillac, Gabriel Dol, Eugène Causse.
A noter : l’annonce de Mélanges, recueil posthume de Paul Arnaud édité par la revue, ainsi que Vertu d’Epicharis, d’Henri Gautier du Bayle.
3e année, août-septembre 1924
Pierre Haour [sur Marcel Azaïs], Raymond Lacoste, André Vialles, Jean Soleymieux, Robert Castagné, André Desson, André Harlaire, Henry Cabrillac, Henri Gautier du Bayle.
3e année, octobre-novembre 1924
Henry Cabrillac, Robert Castagné, Georges Izard, André Harlaire, Jean Catel {de New-York}, Gabriel Dol, Henri Gautier du Bayle.
3e année, décembre 1924
Henri Gautier du Bayle, André Vialles, Georges Izard, Louis Emié, Henry Cabrillac.
4e année, janvier 1925
Valéry Larbaud [Septimanie], Henri Gautier du Bayle, Ramon Gomez de la Serna (trad. Louis Emié), Henry Cabrillac, Robert Castagné, Gabriel Dol, Georges Izard, André Vialles.
A noter : le texte de Larbaud est dédié à Charles Eymar.
4e année, février 1925
Henry Cabrillac, Henri Gautier du Bayle, Paul de Courteville, Georges Izard, Henri Gautier du Bayle, F.G.
4e année, mars 1925
André Deléage, Georges Izard, Louis Emié, Phidippe, Jean Catel, Henry Cabrillac, André Vialles, Henri Gautier du Bayle, P.B.
4e année, avril 1925
Robert Honnert, André Vialles, Gabriel Dol, Robert Castagné, André Fraigneau (Spectacles, nouvelle), Henri Gautier du Bayle, Georges Izard, Henry Cabrillac, Suzanne Perrot, André Vialles.
4e année, juin 1925
Henri Gautier du Bayle, Paul Ramain, Henry Cabrillac, Pierre Grasset.
4e année, automne 1925
Max Jacob, Paul Jamati, Jean Catel, François de Mauléon, Phidippe, Henry Cabrillac, Henri Gautier du Bayle.
5e année, janvier 1926
Henri Bernard, Mario Montanard, Pierre Serre-Sanlaville, G. Hyvernand, André Vialles, Robert Castagné, Henry Cabrillac, Gabriel Dol.
Ce numéro suit celui de l’automne 1925.
5e année, février-mars 1926
Numéro spécial consacré à Walt Whitman.
Textes de : Jean Catel, Léon Balzaguette, Valéry Larbaud, Pierre Berger.
FIN DE LA REVUE.

Editions :
Outre Septimanie de Valéry Larbaud (voir plus haut), L’Ane d’Or a publié :
Paul Arnaud, Mélanges, préf. par Henry Cabrillac. [30 mars] 1925. 192 p. photo en front , 19 cm., en hommage à un de ses fondateurs, mort en 1924, ainsi que Vertu d’Epicharis, d’Henri Gautier du Bayle.

Revue littéraire de Montpellier : La LANTERNE DE DIOGENE. Premières apparitions de Jean Moulin, Maurice Chauvet ou Jean Claparède... 1917-1920

La Lanterne de Diogène. Montpellier, 1917. Le curé, le juge, l'étudiant, le soldat, le bourgeois


 
Bandeau de titre  alternatif de La Lanterene de Diogène

 
 
1917  La Lanterne  de  Diogène
Organe bimensuel des étudiants de Montpellier.
[Directeur : Paul Arnaud]
Administration : 9 rue Baumes, Montpellier.
Rédaction : 6 rue Glaize.
Impr. L’Abeille, 14 av. de Toulouse.
Gérant : Marius.
32 x 25 cm.

Voici une revue dont la teneur littéraire nous laisse un peu sur notre faim. Il est vrai qu'elle est, vers la fin de la guerre de 1914, toute rédigée par des très jeunes hommes (je n'y croise aucune femme), qui ont entre 17 et 19 ans. Étudiants, nous les verrons partir un à un pour rejoindre l'armée, puis le front. Presque tous récidiveront dans d'autres revues. Nous y voyons surtout la première apparition publique d'un nommé Jean MOULIN, "futur sous-préfet" de 20 ans. Mais aussi de Maurice Chauvet ou de Jean Claparède. 

 

Dates : Le n°1 porte la date du 9 décembre 1917. Le dernier numéro conservé et sans doute paru est le n°45, de juin 1920. (Une collection incomplète aux AD de l'Hérault, cote PAR694).





Tonalité donnée par le premier édito :
                  Nous sommes un journal d’étudiants. Nos collaborateurs sont les uns mobilisés, les autres sur le point de l’être... Nous ne parlons pas de la guerre, et c’est par pudeur... Ce que nous voulons, c’est conserver les vieilles traditions écolières, traditions de rire franc et de saine gaîté.

Collaborateurs :
                  L’étude de la revue est rendue très difficile par l’absence de textes réellement littéraires, et par l’emploi de pseudonymes impénétrables.
                  Un des plus drôles est Le Moustique Victorieux, traduisez Victor Cousin, qui signe, entre autres, un portrait charge en Méphistophélès du conservateur de toutes les bibliothèques de Montpellier, Henri Bel. 
                  Diogène, titre de la revue, est aussi la signature de nombreux textes. C'est le pseudonyme de Paul Arnaud (qui le dévoile lorsqu'il part à l'armée le 14 avril 1918 et dont nous parlerons plus longuement à propos de L'Âne d'or), mais c'est aussi peut-être un pseudonyme collectif.
Paul ARNAUD, fondateur de la Lanterne de Diogène, mort avocat à 24 ans


       
                Jean Claparède qui signe parfois Saliceti de Saliceto donne son nom à quelques “définitions” humoristiques...  Mais qui est Le Scribe qui écrit le 28 avril 1918 un article sur Frédéric Bazille? Est-ce un autre pseudonyme de Jean Claparède qui, devenu conservateur du Musée Fabre, organisera la rétrospective du peintre chez Wildeinstein en 1950? 
                  Certains caractères se devinent, souvent à des indices ténus. Par exemple, au concours du “plus beau garçon de Montpellier” Raymond Ott est classé premier, et Maurice Chauvet recueille 5 voix. La Lanterne en tire gloire : ce sont ses collaborateurs... 
                  Maurice Chauvet, qui tiendra tant de place vers le milieu du siècle à Montpellier, publie le 13 juin 1920 des vers "dignes de Valéry Larbaud". La comparaison n'est pas neutre. En 1957, à la mort de Larbaud, Chauvet adressera, de sa propre initiative, un télégramme de condoléance au nom de la ville de Montpellier, qui avait oublié que Larbaud avait tant, et si bien, parlé d'elle.
               Pierre Tisset part pour la Sorbonne en novembre 1919. Il y enseignera. Mais il revient régulièrement comme comédien amateur, ou comme couturier à Montpellier en 1920. C'est là qu'il mourra en 1968, professeur de droit féru de Jeanne d'Arc. 

               Un certain Joseph Aldémar qui publie, en vers (?), chez Fasquelle Les Grands hommes de la France, quitte la revue, où il signait Rat-dit-Noir en juin 1920. Mais, devenu Jean RYS, il sera une des stars de la TSF à Montpellier pendant l'entre-deux guerres. 
                 Johannes Ahenobarbe est un certain Jean Caffort dont je ne sais rien. Notons quand même qu'un Charles Caffort est alors député radical socialiste de l'Hérault, ami du père de Jean Moulin et qu'en novembre 1919, un compte rendu du Congrès Radical socialiste paraît sous la plume de "M" (Antoine-Èmile Moulin? ). 
Jean Lacoste se cache, lui, sous le pseudonyme de Chrysostome. 
Castagné signe Nicole. 
Mais comment signent Emile Carbon (qui devient en février 18 "cymbalier de la musique du 81e" régiment d'infanterie), André Lignères  ou Eugène Causse, tous membres fondateurs? Si nous pouvons être certains de la participation de quelques collaborateurs à la revue, il est souvent impossible d’attribuer à chacun son œuvre. 
Quelle est la contribution de Eugène Causse, Léon Arribat, Raymond Ott, Maurice Chauvet, Emile Carbon, Raymond Delmas, ou de Jean Milhau qui n'est pas certainement pas qu'un excellent illustrateur ?

Qui rédige le 23 juin 1918 une Histoire des cafés de Montpellier (illustré par Ch. Hamonet)?
 
        Et qui sont : Colibri, Le Frileux, Bout de Zan, Pion-Pion, Pétrarque le Consul, Gaspard de la Nuit, Plum, Flic, Margaritas Anteporcos, Taxys?  
 
  Les pastiches sont la spécialité de Paul ARNAUD (mais je pense qu'il n'est pas le seul à pratiquer La manière de...) :
 
Pastiches de Paul Arnaud : Baudelaire, et, à propos de l'épicerie QUERCY, José Maria de Heredia.

                

                Rétrospectivement, le plus remarquable est la présence de Jean MOULIN. La donation de Laure Moulin au Musée de Béziers comprend de nombreux dessins (caricatures) et quelques unes des revues dans lesquelles elles ont paru. Lors de l’exposition du centenaire de Jean MOULIN en été 1999, un exemplaire de La Lanterne de Diogène était exposé, ouvert sur un dessin signé JM. Car Jean Moulin dessine. N'oublions pas qu'il signera plus tard Romanin des dessins dans de nombreux journaux. 
               Nous apprenons le 28 avril 1918 que "Moulin, futur sous-préfet, complète actuellement ses connaissances administratives au 2e génie, aux côtés de Georges Curbelier, le célèbre dandy ... et de Paul Arnaud". 
                Le 25 décembre 1919, un dessin de Jean Moulin (signé JM) représente un fiancé entrant dans la chambre un bouquet à la main. Un crucifix est au chevet du lit, un tableau au mur. Légende : Ah ! Perfide, me tromper le lendemain de nos fiançailles! Vous pouviez bien attendre que nous soyons mariés pour faire ça! 
Ce n'est certes pas là que le génie de Jean Moulin éclate. Ces dessins sont soit un apprentissage, soit des péchés de jeunesse... 
 
Dessin de Jean Moulin. Lanterne de Diogène Noël 1919

 

D'ailleurs, André DUPIN semble le dessinateur attitré de la revue : 

Dessin d'André DUPIN





Et un nommé GEO manifeste lui aussi un certain talent, peut-être plus moderne : 

Le numéro de Pâques 1919 offre une lithographie hors texte de Dupin montrant une place de la Comédie rendue cosmopolite par ses soldats américains : 

Place de la Comédie en 1919




À Noël de la même année, un numéro exceptionnel sera un feu d'artifice.
Maurice Chauvet inaugure sa littérature régionaliste avec une Ballade clapassière signée Paul Fort.  
Une chronique brillante et malheureusement non signée s'enthousiasme pour Marcel Proust  dont les livres "après quatre mille ans qu'il y a des hommes qui pensent apportent du nouveau ... Point de drame, d'intrigue ou de catastrophe... ". Une telle critique, en 1919, c'est un bonheur pour Montpellier ! 
 
 

 

En résumé,
                La Lanterne de Diogène est exactement à mi-chemin entre L’Effort des Jeunes et L’Ane d’Or. Nous parlerons de ces deux revues. 
                 Du premier, on retrouve le côté étudiant, voire lycéen. De L’Effort viennent Emile Carbon, Raymond Delmas, André Dupin, Raymond Ott, Jean Claparède, bien d’autres sans doute non identifiés, et aussi Eugène Causse, le seul peut-être à avoir participé aux trois revues. 
                 La Lanterne fournira, elle, à L’Âne d’Or plusieurs de ses fondateurs ou collaborateurs : Paul Arnaud, bien sûr, Maurice Chauvet, Robert Castagné, Jean Milhau... Elle inaugure surtout le goût des pseudonymes grecs et latins, et la passion des pastiches littéraires. Mais ici, ce jeu stérilise toute autre création littéraire, ce qui ne sera pas le cas dans L’Ane d’Or. 
En 1922, nos étudiants seront alors un peu sortis du stade potache.  
 
Publicités pour les étudiants et les amputés de Montpellier

                  A noter que, aussi bien dans L'Âne d'or que dans le recueil de Mélanges publiés par Henry Cabrillac  après la mort de Paul Arnaud en 1924, seule une allusion si voilée qu’elle est incompréhensible rappelle l’existence de  La Lanterne de Diogène. 
Mais que Maurice Chauvet, dans son discours de réception à l'Académie de Montpellier en 1948 évoque La Lanterne de Diogène et l'Ane d'Or très chaleureusement, mais trop succinctement, hélas.

29 mars 2012

Un p'tit coin de parapluie contre un coin de paradis... Signé : Auguste FAJON

                    Avant de ranger Pierre Auguste FAJON (Montpellier 1820-1866), l'ami de Gustave Courbet dont j'ai déjà beaucoup parlé, voici un petit poème publié dans :
                   Triolets, sonnets, poésies diverses autant burlesques que sérieuses, par P. A. F. plus connu sous le nom de Cinabrius. Edition unique. Montpellier, imprimerie Navas et Waré, 2 rue Levat. 1879.  
                   Une édition on ne peut plus confidentielle toute hérissée de pointes contre "l'ordre moral" de la République royaliste de Mac-Mahon! 


 Georges Brassens ne devait pas  connaître ça. Les grands esprits se rencontrent...


MON PARAPLUIE
Non, je n'oublierai de ma vie
Le service qu'il m'a rendu,
Ni le frais minois ingénu
Qu'abrita mon grand parapluie.
Oh! que je bénissais la pluie
De m'accorder cette faveur :
D'avoir là, tout près de mon coeur,
Un ange cheminant que j'appelais ma mie.

Et deux petits morceaux ramené d'un de ses voyages en Orient et en Afrique du Nord.

LE SIROCCO
Le ciel devient blafard, en tous lieux on se pâme
Sous un sommeil troublé de rêves douloureux,
Un vent tout imprégné de poussière et de flamme 
Passe; on croirait sentir l'haleine d'un fiévreux

LE CIMETIERE JUIF
Le Juif met le sépulcre sombre
Sur un sol dévasté, fiévreux; 
Les hiboux, les chacals sans nombre
Y mélangent leurs cris affreux.

25 mars 2012

SAINTE-BEUVE, propriété littéraire, droits d'auteur et bibliothèques. Un cas d'école expliqué à la Bibliothèque de Montpellier

                  Voici la dernière lettre de Jules TROUBAT que je vous inflige. 
                   Je ne sais pourquoi Marcel BARRAL ne l'a pas publiée dans son
Jules TROUBAT, dernier secrétaire de Sainte-Beuve : 
Lettres inédites à son père et à son frère de Montpellier  
(Montpellier, Entente bibliophile, 1991). 
                  A propos des oeuvres de SAINTE-BEUVE, elle pose méticuleusement deux problèmes : 
* Celui de la propriété littéraire et des droits d'auteur.
* Celui de l'articulation auteur-éditeur-bibliothèque. 
Lettre de Jules Troubat sur la propriété littéraire de Sainte-Beuve
                   Elle est datée du 28 janvier 1863 et répond à une lettre de son frère Fernand qui sollicitait l'envoi - gratis- des oeuvres de Sainte-Beuve à la Bibliothèque municipale de Montpellier (de quoi je me mêle?)
                   Elle est, on va le voir, à deux étages.

                                                                                  Mon cher frère
                    Les livres de M. Sainte-Beuve ne lui appartiennent pas. Chacune de ses oeuvres est vendue à un éditeur. Port-Royal à M. Hachette, les Causeries du Lundi à MM. Garnier, Volupté à M. Charpentier, les Nouveaux Lundis et les Poésies complètes en deux volumes à MM. Michel Lévy. Le Tableau de la Poésie au XVIe siècle, l'Etude sur Virgile à MM. Garnier. Les Portraits littéraires, Derniers portraits, Portraits de femmes aux-mêmes frères Garnier! etc...
                    Toutes les fois qu'il a besoin d'un de ces ouvrages, il faut qu'il la rachète. Dernièrement le bibliothécaire d'une ville, Carpentras, je crois, lui a demandé quelques uns de ces ouvrages pour la ville. Mais il a répondu ce que je te dis là : que ses livres ne lui appartenaient pas.
                     Il est si peu le propriétaire de ce qu'il écrit, que dernièrement on n'a pu accorder à M. Charpentier la reproduction de trois articles du Constitutionnel pour mettre en tête des Entretiens de Goethe et d'Eckermann. Ces articles appartiennent à Michel Lévy et font partie de la collection des Nouveaux Lundis. Il a fallu que M. Sainte-Beuve, voulant être agréable au traducteur de ces Entretiens de Goethe et d'Eckermann et à M. Charpentier écrivit une lettre en guise de préface, qui a paru en tête de cet ouvrage. Lévy n'a jamais voulu laisser prendre les trois articles du Constitutionnel sur le même sujet. Et il était complètement dans son droit.

Sainte-Beuve et ses éditeurs
                     Je regrette de ne pas pouvoir demander pour notre chère ville la première faveur qu'elle me fait l'honneur de me demander. Mais, franchement, mon cher frère, quel auteur serait assez riche pour fournir ses livres à toutes les bibliothèques de France? Il faut nécessairement qu'elles fassent le sacrifice de les acheter. Je ne vois qu'une bibliothèque en France qui ait quelques droits, non pas à la reconnaissance, mais à l'affection de M. Sainte-Beuve, c'est celle de Boulogne-sur-Mer, parce que c'est sa ville natale, et qu'il y a été élevé jusqu'à l'âge de 12 ou 13 ans. Mais ce qu'il leur accorderait, serait non pas une dette, mais un pur acte d'hommage à ces concitoyens. Et ce serait un vrai sacrifice pécuniaire, puisqu'il est obligé de racheter ses propres livres quand il en a besoin.
                    Dernièrement j'ai payé moi-même pour lui un exemplaire de son Chateaubriand à MM. Garnier. Il en avait besoin pour offrir à un haut fonctionnaire du ministère des finances qui le lui avait demandé.
                    Je te prie, mon cher frère, d'être l'interprète de mes regrets auprès de ces messieurs de la Bibliothèque.
                                                      Ton cher frère
                                                                                     Jules Troubat
Paris, 28 janvier 1863.

                      Cette lettre, didactique et faite pour être montrée au bibliothécaire de Montpellier (Paulin Blanc) est accompagnée d'une autre, privée, et caustique sur l'émulation littéraire de la ville et de la bibliothèque de Montpellier.  Pan sur le bec de Jules Pagézy, le maire, et de Paulin Blanc, le bibliothécaire.
La bibliothèque de Montpellier doit acheter ses livre au lieu de les quémander
                  Au surplus, mon cher frère, comme il faut que tu leur montres une réponse, voici une lettre que tu pourras leur présenter. Je ne vois pas la nécessité, je t'avoue, de faire doter la ville des oeuvres qu'elle peut très bien acheter elle-même, car elle est assez riche. Ils sont bien en retard de n'avoir pas même les Causeries, ni Port-Royal. Mais ça les regarde. 
                  Comme je te l'ai déjà dit, il faudrait que l'auteur les achetât, et il a refusé dernièrement au bibliothécaire de Carpentras, si je me souviens bien, par cette raison  que ses oeuvres ne lui appartiennent pas. 
                  J'ai plus besoin de faire retourner sa générosité à mon profit qu'au profit de notre chère ville, qui ne donne pas là l'exemple d'une ville littéraire.  Cette quête aux auteurs est indigne d'une ville qui possède deux très riches bibliothèques, et qui a la réputation d'être un sanctuaire des lettres et des sciences. 
                  M. de Lamartine, tu le sais, donne d'une main et tend continuellement l'autre, ce qui est déplorable et triste chez le plus grand poéte peut-être de ce temps-ci.
                  Quand il y a une oeuvre remarquable et utile à tous les lecteurs, une ville comme Montpellier devrait immédiatement se la procurer. Attendre que l'auteur vous l'offre prouve peu d'émulation littéraire.       
                 Du reste, ce que je te dis là, je l'ai dit un jour pour le Louvre à propos de la collection de M. Vionnois. On me demanda si on ne pourrait pas la lui faire céder par testament au Louvre. "Mais qu'on la lui achète", répondis-je. 
                 Et je trouve que l'honneur seul n'est pas une récompense suffisante. 
                                                                        Ton frère dévoué, Jules Troubat
                 Je t'envoie exprès cette lettre ci-jointe pour pouvoir la communiquer, sans avoir l'air pourtant qu'elle ait été faite exprès. Mais tu peux le faire lire à ces messieurs.

24 mars 2012

Marie PELLECHET, la madone des incunables : un portrait charge

            Marie PELLECHET est connue d'un petit nombre d'adeptes pour son CATALOGUE GENERAL DES INCUNABLES DES BIBLIOTHEQUES DE FRANCE.
            Elle est connue des bibliothécaires montpelliérains pour avoir légué (on ne sait pourquoi) à la Bibliothèque de Montpellier sa collection de 2500 volumes environ.
Elle était follement pasionnée par la photographie : histoire, technique, pratique. Ses clichés sont encore à découvrir. 
Jules TROUBAT (1836-1914) à l'époque de cette lettre, vers 1901

           En consultant les lettres de Jules TROUBAT à son frère Fernand, je suis tombé sur celle-ci qui n'a pas été publiée par Marcel Barral dans son 
Jules TROUBAT, dernier secrétaire de Sainte-Beuve : 
Lettres inédites à son père et à son frère de Montpellier  
(Montpellier, Entente bibliophile, 1991).
          Troubat était alors conservateur à la Bibliothèque Nationale.

Je transcris sans commentaire :
Lette de Jules Troubat sur Marie PELLECHET. 1901

Bibliothèque Nationale. Paris, le 15 mars 1901
                                 Mon cher frère
               Mlle Pellechet était une brave fille, très riche et très charitable, faisant le bien d'ailleurs sans ostentation, très simple, le train très modeste et extrêmement versée dans la connaissance des incunables. C'était chez elle une vocation, et elle a publié un catalogue à ses frais, dont le premier volume seul a paru, mais laissant les fonds nécessaires pour que ce travail soit continué. Elle avait l'amour de la science au plus haut degré, en même temps qu'elle était servie pour ses deux uniques passions, les incunables et la charité, par une grande fortune. Son père était architecte. Elle possédait le château de Coeur Volant à Luciennes (Louveciennes).

               Son coeur à elle était resté mort, et elle est morte en état d'innocence. Du reste, elle était fort laide, ou plutôt pas jolie du tout, et n'ayant rien, comme beaucoup de femmes savantes, qui donnât envie de lui manquer de respect.
               On n'a que du bien à en dire, et sa mémoire est tenue en honneur à la Bibliothèque Nationale. Je n'ai fait que l'entrevoir quelquefois. M. Léopold Deliste l'avait en très haute estime. Elle avait défendu les discours à son enterrement. C'est une biographie des plus simples, toute vouée au bien et à la connaissance approfondie des incunables.
               A la Bibliothèque Nationale, on a une vingtaine de fiches à son nom, relatives à divers écrits qui ont paru dans des revues savantes ou spéciales, tous relatifs aux incunables de villes de France, Dijon, etc...  les imprimeurs du Comtat Venaissin, etc. On pourrait les relever si tu voulais; seulement c'est un travail qui ne m'est pas commode à faire en bas dans l'hémicycle. Elle en faisait faire des tirages à part, mais elle ne tenait pas trop à ce qu'on les produise.
               J'ai sous les yeux le seul volume qui ait paru de son grand travail, et dont voici le titre :

Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-arts.
Catalogue général des incunables des bibliothèques publiques de France, par M. Pellechet. 
Abans - Biblia
Paris, Alphonse Picard et fils, libraires... rue Bonaparte, 82. 
1897 - in 8°, 601 p. 
                    On devrait l'avoir à la Bibliothèque de Montpellier. Dis-le à Gaudin. C'est indispensable. Sur la couverture, on a indiqué, comme du même auteur, les titres des écrits dont les fiches sont à son nom à la Bibliothèque. Je te les copierai et te les enverrai demain matin.
                    Elle était officier d'Instruction publique et aurait voulu avoir le ruban rouge. On aurait bien pu le lui donner.

                       Ce volume est dédié "A la mémoire de mon père, Auguste Pellechet, dont la longue vie (1789-1874) donna constament l'exemple de l'amour du travail et de la plus haute probité."
                       C'est tout ce que je puis te dire sur cette estimable et très respectable personne, dont on ne peut nier la vocation.
                       J'ai reçu tes deux lettres... (etc..)
                                                                                               Jules Troubat