8 août 2026

François MITTERRAND : LES PRISONNIERS de GUERRE article paru à Montpellier en octobre 1945 dans le journal LE TIGRE


Voici un très riche article de FRANÇOIS MITTERRAND sur la sociologie politique des prisonniers de guerre en 1945.

Il est publié à Montpellier dans le journal LE TIGRE du 10 octobre 1945.

Les exemplaires de ce journal sont rarissime (aucune collection complète). Comble de malheur : la Médiathèque de Montpellier, qui possède quelques dizaines de numéros, renvoie avec une fantaisie certaine sa consultation numérique à des images de kung-fu...! 

Je donnerai dans une notice distincte l'analyse des quelques exemplaires en ma possession et de leurs auteurs. 

Voici déjà quelques précisions sur cet hebdomadaire : 

LE TIGRE

Au service des prisonniers - Pour perpétuer l'esprit des camps.

Devise en référence à Clemenceau : Il se fit l'apôtre d'une formule : Je fais la guerre. À cause de son esprit que chacun redoutait, on l'appela le Tigre . 

 

À partir de mars 1946 la référence aux prisonniers disparaît totalement du sous-titre qui devient :

Politique - Littéraire - Artistique - Satirique

LES HOMMES LIBRES LISENT LE TIGRE (répété 12 fois ! )

 

Direction, rédaction, administration, publicité. 25 Grand Rue, Montpellier.

139 Bd Saint-Michel, Paris, 5e

Directeur :  François MALRIC.

Gérant : Paul GABINSKY

Imprimerie : Causse Graille Castelnau, Montpellier

6 pages format journal (8 pages fin 1946)

 

Parait de septembre 1944 à début 1947

(Les occitanistes noteront, j'espère, l'importante collaboration au journal 

de Charles CAMPROUX et de Robert LAFONT).   

 Revenons à MITTERRAND (que Le Tigre écrit MITTERAND)

François Mitterrand a été fait prisonnier de guerre en Allemagne le 14 juin 1940 près de Verdun après avoir été blessé. Il passe environ 18 mois en captivité  avant de réussir à s'évader en décembre 1941

Dès le 15 août 1942, François Mitterrand et plusieurs camarades évadés se réunissent secrètement à Montmaur (Drôme) pour jeter les bases d'une action collective d'entraide et de contestation 

En janvier 1943, Maurice Pinot (chef du Commissariat général aux prisonniers) est limogé par Pierre Laval car il refuse de cautionner la politique collaborationniste de la « Relève ». Mitterrand et ses alliés démissionnent par solidarité et officialisent la création clandestine du RNPG au printemps 1943

Sous son impulsion, le RNPG fusionne le 12 mars 1944 avec le Comité national des prisonniers de guerre (pro-communiste) et le Rassemblement des prisonniers de guerre (gaulliste) pour fonder le MNPGD

Le Tigre sert de tribune au leader politique en devenir : François Mitterrand, alors président du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD) qui s'oppose au ministre FRENAY, y signe le 10 octobre 1945 un article crucial intitulé « Les prisonniers devant les élections, contre une politique du souvenir ». 

Plus tard, François Mitterrand a été ministre des Anciens combattants et des Victimes de guerre du 22 janvier 1947 au 26 juillet 1948 au sein de la IVe République (gouvernements Ramadier et Schuman). 

C'est donc en tant que Président du MNPGD qu'il intervient ici.  

Voici le texte de cet article. Je n'ai pas besoin de le commenter, je me suis juste permis de mettre en gras quelques passages. 

Disons que Louis Signoles, qui sera un animateur socio-culturel important dans l'Aude de l'après-guerre regrettait dans un grand article que les Prisonniers n'aient pas franchi le Rubicon d'un engagement politique commun et solidaire sur les élections à l'Assemblée Constituante.  

Journal LE TIGRE, Montpellier. Article François MITTERRAND

 

FRANÇOIS MITTERRAND.

LES PRISONNIERS DEVANT LES ELECTIONS.

CONTRE UNE POLITIQUE DU SOUVENIR.

REPONSE A MONSIEUR LOUIS SIGNOLES.

(Paru in : Journal Le Tigre. Au service des prisonniers. Pour perpétuer l'esprit des camps. Numéro 34. 10 octobre 1945.)

 

 

L'article de Louis Signoles m'a touché comme il a dû toucher beaucoup des nôtres. Le Rubicon n'est pas franchi. Les prisonniers de guerre n'iront pas en bloc homogène à la Constituante. Ils doivent renoncer à leur vieux rêve de bouleverser d'un coup l'échiquier politique en apportant dans la nation les fruits de leurs expériences et de leurs méditations.

Ce que Signoles écrit, beaucoup le pensent avec lui. Nombreux sont les témoignages qui me sont parvenus et qui marquent à la fois l'inquiétude et l'espoir des rapatriés. Et pourtant, ni Signoles ni mes autres amis ne m'ont convaincu. Le Rubicon n'est pas franchi parce qu'il n'y a pas de Rubicon.

Qui donc pouvait raisonnablement compter sur la Fédération pour mener les prisonniers de guerre à la bataille électorale? Cette fédération groupe près d'un million d'hommes. Ces hommes ont passé au travers des mêmes épreuves et des mêmes espérances, mais leur communauté reste sentimentale et une politique ne se fonde pas sur des souvenirs partagés. Il y a un mythe des prisonniers de guerre. Comme il y a un mythe de la Résistance, comme il y eut un mythe des anciens combattants. Ce mythe consiste à croire que la souffrance demeure plus forte que la vie. Et peut continuer d'unir ce que la vie divise.

Mais à ce mythe, s'en est ajouté un autre. Le mythe de l'unanimité. Depuis plus d'un an. La France est atteinte d'une étrange maladie. On camoufle les haines, les querelles, les antagonismes. Sous le couvert de l'humanité. Pourtant, on le connaissait le coup de la Chambre Bleu horizon! Et le résultat est clair. Il suffit d'aller voir du côté du M.U.C. de l'U.D.S.R. et maintenant du Front National pour comprendre combien des hommes capables de se faire tuer ensemble ont de la peine à vivre sans se battre ?

Le monde présent est animé par deux ou trois grandes idées. Peu importent la condition, l'origine, le milieu, d'où sortent ceux qui les défendent. Elles seules suscitent l'enthousiasme ou le mépris, ou la haine. Prisonniers de guerre, résistants, hommes de toutes sortes doivent se séparer au gré de ces idées. Et s'ils ne le font pas, s'ils veulent maintenir d'artificielles harmonies, ils se condamnent à la stérilité. La Fédération Nationale des Prisonniers de Guerre a été bien avisée à mon sens de refuser l'arène. Elle se serait disloquée sans profit pour quiconque.

Est-ce à dire qu'il n'y a rien à faire ? Est-ce à dire que les prisonniers de guerre s'égailleront sans avoir exprimé leurs conclusions communes ? Sans avoir agi politiquement ? Non seulement je ne le crois pas, mais encore, je serai de ceux. qui feront tout pour que cela ne soit pas.

Mais à deux conditions : la première c'est que l'on en finisse avec le mythe d'un esprit prisonnier, propriété indivise de tous ceux qui connurent les camps. La seconde, c'est que l'on en finisse avec le mythe de l'unanimité nationale.

Tout ce qu'écrit Louis Signoles sur le sens de notre action future, je le pense. Oui, il faut aider le pays à sortir de son marasme, de son hébètement, de sa paralysie. Oui, il faut garantir les libertés nécessaires, défendre sa dignité de travailleur, exiger l'application immédiate des réformes de structure et la suppression des oligarchies malfaisantes. Mais cela se fera seulement dans la clarté, dans le combat, dans la certitude d'une bataille à livrer.

Que les prisonniers de guerre soient les instigateurs de nouveaux rassemblements, cela correspond sûrement à la volonté d'un grand nombre des nôtres. Lequel d'entre nous ne se sent mal à l'aise devant les vieilles constructions des partis actuels. Mais ils ne devront pas le faire repliés sur eux-mêmes. Ils devront faire appel à tous ceux qui dans la nation ont définitivement rompu avec les méthodes, les structures, les formes, les habitudes d'esprit de 1939.

On l'appelait Démocratie cette roulotte fatiguée de la IIIe République. On l'appelait égalité, ce nivellement de toutes les valeurs. On l'appelait fraternité, cette rancœur recuite qui embaumait nos Parlements. On l'appelait Liberté ce droit du pauvre à mourir dans sa dernière misère.

Qui veut recommencer ? Ne vous inquiétez pas. M Daladier ira à la Constituante et nous n'y serons pas. Ah certes, Louis Signoles, vous avez raison. Mais il vous reste à faire avec nous une autre route que celle que vous regrettez. Il vous faudra choisir. un autre Rubicon.

Et partir avec ceux qui sauront le vouloir vers la conquête mûrie, sans équivoque et sans ambages d'un pouvoir politique qui ne saurait s'accommoder d'une musique sentimentale pour le temps des cerises.

Et savoir rejeter s'il le faut le poids des souvenirs.

 





Siège du journal LE TIGRE, 25 Grand Rue, Montpellier, 1944_1947