13 janvier 2020

Un FOU LITTÉRAIRE À PRADES-LE-LEZ EN 1821 : Jean-Noël FOURNEL.





Un FOU LITTÉRAIRE À PRADES-LE-LEZ EN 1821.


On ne sait plus qui était JEAN-NOÊL FOURNEL, "officier de santé, natif de Prades, département de l'Hérault".
Pourtant la lecture de son ABRÉGÉ DE LA NATURE EN VERS ET EN PROSE réserve bien des surprises.  
Ces 160 pages in-8 ont été imprimées à Montpellier par Jean-Germain Tournel en 1821.
C'est le premier, et à coup sûr le dernier opus de l'auteur.

En fait, c'est une espèce d'encyclopédie universelle, un classement total du monde.










Le texte est dédié à Monsieur le COMTE de MURLES qui honore l'auteur de son amitié. Celui-ci le lui rend bien, en toute modestie : "J'éprouve une très grande satisfaction en transmettant à la postérité votre nom mémorable".
Il est des gens, a écrit Chateaubriand, auprès de qui il suffit de s'asseoir pour passer à la postérité. Fournel est de ceux-là.





 LA PRÉFACE débute avec la même tonitruante modestie : "L'ouvrage que je transmets à la postérité, mérite d'être connu de tout le monde".
Le lecteur est averti que ce livre "contient l'Univers en abrégé", ce que n'a osé "aucun des poètes qui m'ont précédé".
La première partie démontrera de la manière la plus convaincante l'existence de Dieu. Le reste s'occupera de la Création, rangée sous l'ordre de Fournel.
Cet ordre divise par exemple le règne animal en trois classes : les animaux qui marchent sur terre, ceux qui savent voler, et ceux qui vivent dans l'eau.
Mais d'autres subdivisions séparent les animaux : homme, animaux domestiques, animaux sauvages non-farouches, animaux farouches, serpents et amphibies (ce sont ceux qui transgressent les catégories, comme ceux qui savent à la fois marcher et voler).
Quant à la classe des animaux non farouches, nous apprenons d'emblée qu'elle rassemble des bêtes qui évidemment se ressemblent : éléphant, castor, taupe, grenouille, abeille, escargot, cloporte, fourmi, mouche domestique (la mouche sauvage s'effarouche si vite!), puce et chauve-souris.

Page de préface


Vient le corps même du livre.
La création du monde y est sans surprise, et aboutit à une cosmogonie ressemblant à la Genèse biblique. Le Ciel contient des anges, des saints et des astres.
A noter cependant la peu ragoutante fin des "étoiles tombantes", qui, lorsqu'elles arrivent jusqu'au sol polluent leur point de chute "d'une matière de couleur blanche et visqueuse, comme de la colle".
C'est à l'issue de cette présentation des éléments que se place le
"Discours par lequel je prouve à tous les Athées, de la manière la plus convaincante, non-seulement l'Existence de Dieu, mais encore sa Toute-Puissance."




Fournel se contente d'énumérer des épisodes bibliques ou des merveilles de la nature, comme "le chant mélodieux des oiseaux" ou "l'agréable verdure qui tapisse le globe" pour prouver que Dieu existe. C'est le discours apologétique du XVIIIe revu par Bernardin de Saint-Pierre. Y croit qui veut.


Le second livre est plus terre à terre, et c'est finalement celui qui amène au lecteur ses plus grosses satisfactions.
Primo, la chronologie du monde.
Les points d'ancrages choisis par Fournel ne sont pas forcément ceux de tout le monde.
L'an 1128 est une année remarquable puisque c'est celle où les Juifs de France empoisonnèrent les fontaines; l'an 1280 vit l'apparition des lunettes en France, le vol de sauterelles eut lieu en 1337 et l'invention des cartes à jouer en 1392, alors que 1570 vit l'immigration du premier dindon à la table de Charles IX (pour ses noces).




La géographie permet de remettre les pendules à l'heure. Si "L'Europe est la plus petite des quatre parties du monde", elle est quand même "le centre de la politesse, des bonnes moeurs, des lois, des sciences et des arts", tandis que "les Africains sont, sous tous les rapports, d'une humeur bizarre." Pas de quoi fouetter un chat, ces affirmations sont des lieux communs au XIXe siècle, et ne relèvent pas d'un trouble mental individuel.

Mais là où Fournel s'épanouit et donne sa vraie détermination à réorganiser le monde, c'est quand il s'en prend aux
TROIS RÈGNES DE LA NATURE.



Le règne minéral le laisse de pierre. C'est que ces minéraux ne se divisent qu'en deux catégories : " Il y a deux sortes de pierres : les pierres précieuses et les pierres communes". Une fois qu'on a dit ça, on a tout dit, ou presque car l'énumération des pierres communes tourne court assez vite : "Les pierres communes sont la pierre de taille, la pierre ponce, la pierre à aiguiser, la pierre à feu" et, in fine, pour couper court : "le caillou". Fournel est bien décidé à ne pas s'enquiquiner à les distinguer. On voit bien qu'il n'a aucune empathie avec ces êtres inanimés.


Les végétaux l'émeuvent à peine plus. Ils ont un caractère trop négatif à son goût. Une fois qu'on a séparé les arbres et les herbes, que dire ? Fournel fait des efforts.
Il distingue les plantes annuelles, bisannuelles et trisannuelles.
Puis il y a celles qui s'élèvent perpendiculairement et celles qui rampent.
Mais il regrette (je crois) qu'elles soient "ordinairement vertes".  Il n'y a pas à sortir de là, Fournel y revient : il y a les plantes "dont la tige est molle ... appelées herbes" , et celles "dont la tige est ligneuse, qui sont des arbres, des arbrisseaux ou des sous-arbrisseaux, des arbustes ou des sous-arbustes". On tourne en rond, et au bout de quelques lignes, la conclusion s'impose : notre première sensation était indépassable. "Les arbres sont divisés en arbres fruitiers ou en arbres non fruitiers, en arbrisseaux et en sous-arbrisseaux, en arbustes et en sous-arbustes". Arrêtez de m'embêter avec ça, un arbre, c'est un arbre. Point !
Tout ce qu'il peut faire, mais on voit bien que c'est pour vous faire plaisir, c'est de donner, par ordre alphabétique (il s'aide toujours d'un dictionnaire pour ses énumérations), une centaine d'arbres, d'arbustes, d'arbrisseaux, etc etc...




Car ce qui l'intéresse vraiment, c'est le RÈGNE ANIMAL.

Dès le début, le lecteur perd un peu pied.
L'inconnu qui, il y a longtemps, m'a précédé dans la lecture de ce livre était jusqu'à présent resté discret, invisible.
Là, il se lève, ouvre un tiroir, sort son crayon violet, et essaye de s'y cramponenr.
Deux beaux points d'interrogation dans la marge témoigne d'un certain vertige.
C'est qu'il vient de lire :
"Je divise les animaux en trois classes : les animaux de la première classe marchent ou rampent; ceux de la seconde habitent dans l'atmosphère; et ceux de la troisième et dernière classe vivent dans les eaux". Oups!
Après avoir évacué l'anecdotique classement de M. Cuvier, Fournel a l'intuition d'une autre classification possible : Animaux domestiques vs animaux sauvages. Les premiers "habitent dans les maisons", les seconds "vivent dans les lieux agrestes et dans l'eau".  Mais il n'approfondit pas et revient à son premier plan.

PREMIÈRE CLASSE : ANIMAUX QUI MARCHENT OU RAMPENT.
On y trouve :
"L'homme, les animaux domestiques, les animaux sauvages non féroces, les animaux féroces, les serpents, les amphibies et les insectes non volants".
On est heureux d'apprendre que les animaux non féroces et les animaux féroces se rassemblent (euh... pourquoi on les avait séparés, déjà...?) et sont d'accord pour rester les pieds sur terre. Ceux qui ont été terrorisés par Les Dents de la mer ou Les Oiseaux de Hitchcock seront heureux d'apprendre qu'il n'y a de férocité que sur terre, les airs et les eaux en étant épargnés.




On est rassuré quand on apprend que "L'homme se distingue de tous les autres animaux mammifères [pas des autres?] par la faculté qu'il a de classer ses idées...".
On est vraiment vraiment rassuré !
D'autant qu'avec les idées, Fournel classe aussi les animaux comme lui seul sait le faire.
S'il n'était pas là, qui aurait l'idée de mettre dans le même sac étiqueté ANIMAUX DOMESTIQUES :
"Agneau, âne, ânesse, bélier, mouton, boeuf, brebis, jument, chat, cheval, chèvre, chevreau, chien, cochon, lapin, genisse, mulet, mule, poulain, rat, souris, taureau, truie, vache, veau, etc..." ?
Au fait, la chienne, le chiot, ou le chaton, sont-ils dans la même classe que le chien et le chat? L'auteur n'en dit rien. Par contre, il différencie fort bien le bélier du mouton et le taureau du boeuf.

Suivent dans l'ordre protocolaire les ANIMAUX SAUVAGES NON FÉROCES :
" Belette, biche, blaireau, cerf, chamois, chevreuil, civette, daim, écureuil, éléphant, fouine, marte (sic), griffon, grenuche, guenon, hermine, hérisson, lapin [tiens il était déjà chez les domestiques], lièvre, levrault, loir, (rat des Alpes), rangier, rat, souris [eux aussi étaient chez les ci-devant domestiques] renard [et pourtant, ça mord, le renard], singe, taupe, taisson, etc... "


Qu'on me permette de ne pas citer tous les ANIMAUX FÉROCES, je vous recommande juste la plus grande méfiance face au sanglier et au rhinocéros.

De même pour la serpentologie, qui accueille bien sûr toutes sortes de serpents : d'eau, aveugle, crêté, couronné, à pattes d'oie, mais aussi des animaux plus inquiétants comme le dragon, l'hoemorroïs (Pline dit qu'il mord), ou l'hydre. On est rassuré lorsqu' apparait notre ami le crocodile.

La classe des AMPHIBIES est plus variée : castor, loutre, tortue, grenouille, et encore une fois le crocodile qui mange à tous les râteliers.

Les INSECTES sont bien compliqués. Certains volent, d'autres marchent, mais d'autres font les deux ce qui empoisonne la vie des entomologistes.
Heureusement certains ont choisi leur camp. Chez les insectes non-volants, on case les crapauds, les grenouille (si elle est verte, sinon, le doute subsiste), l'escargot, la sangsue et le cloporte. Les fourmis, poux, puces ou autres araignées n'ont qu'à se serrer pour faire de la place.

Pour les insectes volans, restons simples : la mouche, l'abeille , le papillon ou la cantharide sont des bons exemples (même si, tous autant qu'ils sont, ils sont aussi capables de marcher!).

Là, mon anonyme prédécesseur au crayon mauve recommence à s'agiter.





Mais c'est l'ORNITHOLOGIE qui va lui faire péter les plombs. Il surligne, biffe, interroge. C'est qu'il se heurte à deux types de problèmes. Non seulement les ensembles définis par Fournel sont furieusement sécants, embrouillés, mais encore certains ne sont que de pittoresques sous-ensembles dont le choix comme critère de sélection nous laisse babas!
On peut se délecter avec gourmandise des oiseaux bons à manger (encore que pour moi, un gigot d'"oie sauvage tenant du renard" serait une expérience culinaire appréciée), mais quelle mouche freudienne a bien pu pousser Fournel à faire la part si belle aux oiseaux goulus (et aucune à l'ascétisme aviaire)?

"Je divise les oiseaux en sept ordres : 1° en oiseaux de proie; 2° en oiseaux de chant; 3° en oiseaux de nuit; 4° en oiseaux aquatiques; 5° en oiseaux goulus; 6° en oiseaux bons à manger; 7° en oiseaux d'un ordre différent des précédents".

Là, nous sommes à un sommet. Jamais Fournel ne montera plus haut.

Ému, j'écoute Les oiseaux de Passage de Brassens / Richepin :
Regardez les passer, eux
Ce sont les sauvages
Ils vont où leur desir
Le veut par dessus monts
Et bois, et mers, et vents
Et loin des esclavages
L'air qu'ils boivent
Ferait éclater vos poumons
Regardez les avant
D'atteindre sa chimère
Plus d'un l'aile rompue
Et du sang plein les yeux
Mourra. Ces pauvres gens
Ont aussi femme et mère
Et savent les aimer
Aussi bien que vous, mieux
Pour choyer cette femme
Et nourrir cette mère
Ils pouvaient devenir
Volailles comme vous
Mais ils sont avant tout
Des fils de la chimère
Des assoiffés d'azur
Des poètes des fous
Regardez les vieux coqs
Jeune Oie édifiante
Rien de vous ne pourra
monter aussi haut qu'eux
Et le peu qui viendra d'eux à vous
C'est leur fiante
Les bourgeois sont troublés
De voir passer les gueux

Mes poumons éclatés, je devrais finir là cet hommage à un assoiffé d'azur, poète et fou.

Ce serait littérairement heureux.
Mais ce serait trahir Jean-Noël Fournel de passer sous silence son oeuvre versifié (poétique??)

Elle est aussi pleine d'audaces.
Aussi immobile que du Péguy en conserve.
Aussi créative dans la démantibulation de la langue que des structuralistes  hasardeux.
C'est que la versification passe loin, très loin avant le contenu.






Le DISCOURS AU ROI est une longue (5 pages) variation sur un thème unique, donné dans les quatre premiers alexandrins : si les français voulaient, ils écraseraient tous les autres peuples de leur supériorité.

Grand Roi, Grand Potentat, la Nation française,
Tous les autres pays, vaincrait bien à son aise.
Le Français dompterait tous les autres états;
Oui, Grand Roi, soumettrait les divers potentats.

Une seule idée, reprise sans cesse :
On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : « Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ». Ou bien : « D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux ». Ou bien : « Vos yeux beaux d’amour me font, belle Marquise, mourir ». Ou bien : « Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d’amour me font ». Ou bien : « Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d’amour ».

Le Bourgeois gentilhomme mis en action, en long, en large et en travers.
Mais quelle invention dans la prosodie ! C'est à couper le souffle ! La densité des figures rhétoriques laisse bouche bée !
Comment lire, ou dire ces vers :

L'humain appartenant aux nations diverses,
Lorsqu'il entend parler de toi, Franc, qui coerces
Tout état qui, sur toi, veut lancer les horreurs
De la guerre, et nous Francs, faisons verser des pleurs
Aux pays étrangers, lorsqu'ils croient sur nous-mêmes
Faire les plus grands maux pleuvoir, ou bien extrèmes.

Je précise que ces vers sont une phrase complète.

Il y a là des devises que l'injustice du temps nous a laissé oublier :

L'exotique, jamais, le grand Français n'abat!

Est le plus beau pays, la Nation française;
Tous les voeux qu'elle a faits, sont comblés. A son aise,
Les autres potentats, elle dompterait tous :
Sont les plus valeureux, petits auprès de nous.

Et que dire de :

... de nous tous, le bonheur
Vous faites, nous aimons vous de tout notre coeur.

À l'époque, on appelait ça du petit-nègre.

La fin du poème est apocalyptique. En voici les deux derniers vers :

"Je suis le Successeur de Boileau. Le Monarque
De la France les jours, par de grands bienfaits, marque."

Point final.