Alain CHEVALIER dans son article Une vente aux enchères à Montpellier en 1802 (in : Le Musée avant le musée, Ed Snoeck, 2017) a bien analysé la vente de collection de Jacques DUCHÉ (1724-1801) en soulignant bien que "le plus célèbre tableau que Duché ait possédé, La Laitière de Greuze, manque." Ce tableau, peint vers 1772 a quitté Montpellier avant 1794, puisqu'il est déjà sur le marché de l'art parisien à cette date, avant de rejoindre le Louvre en 1899.
C'est un témoignage de la renommée de ce tableau pendant son séjour à Montpellier que je publie aujourd'hui.
| LA LAITIÈRE DE GREUZE |
Un petit carnet manuscrit porte sur sa reliure en parchemin :
Oeuvres, Tome 3ème de Delacombe aîné, Neg.t ou Enfants de ses loisirs depuis 1800-1810
Cette datation est fausse, puisque le carnet contient trois poèmes parlant au présent de La Laitière, qui a quitté Montpellier avant 1794. Manque de chance pour nous, ce Tome 3 est une anthologie comportant en vrac des textes d'Ancien Régime, de l'Empire (l'inévitable ode à Cambacérès) et même, in fine, de la monarchie de Juillet (la mort du Pr Delpech assassiné en 1832).
Nous ne saurons donc pas quand Delacombe a rendu visite à La Laitière.
Je ne m'étends pas sur André Augustin Delacombe (1758-1837) négociant faisant commerce de tout ce qui se vend et s'achète, sinon pour dire qu'il est sans doute protestant : une allusion au refus du culte des images nous le suggère.
Ni sur son oeuvre versifié : documents sans aucun éclair de poésie.
Les trois textes suivants marquent que La Laitière avait un succès fou à Montpellier, que la foule se pressait pour voir ce chef d'oeuvre, et que l'aspect équivoque (égrillard??) du tableau contribuait grandement à son succès.
Voici, sans commentaire, ces trois textes :
PREMIER TEXTE :
À LA LAITIÈRE DE GREUZE
D'où vient cette jeune laitière ?
Si j'en crois son air satisfait
L'humidité de sa paupière
Le doux effort de son corset
C'est au village de Cythère
Que la petite a pris son lait.
Heureux l'ami, sûr de luy plaire.
Qui vient avec elle, de faire
Le joli chemin qu'elle a fait.
Repose-toy : de ta figure
Ranime le feu languissant.
Le repos suit le mouvement
C'est une loy de la nature.
Si ta lèvre a plus de Carmin
Tes yeux ont bien moins d'étincelles,
Ta tête penche sur ton sein.
Tes genoux soutiennent ta main.
Et sur eux-mêmes tu chancelles :
Un poids semble arrêter tes pas
Dans une molle contenance,
Mais tout nous dit que ce n'est pas
Le fardeau de ton innocence.
Des voluptés le souvenir
Laisse en ta bouche leur sourire
Sur ton front je me plais à lire
La langueur qui suit le plaisir
Que ton abandon nous inspire.
Pour la beauté qui te verra
Si fatiguée et si jolie,
A la fois elle rougira
De pudeur et de jalousie.
DEUXIÈME TEXTE :
À Mr D. [JACQUES DUCHÉ] EN LUI ENVOYANT CES VERS.
O le plus aimable des sages !
Recevez l'himne où j'ay chanté
Celle qui ravit nos hommages
Par son charme et sa vérité.
Quand il s'agit de la beauté
J'admets le culte des images
De ce Muséum enchanteur
Où le goût plaça cette belle
Où les arts dans un amateur
Pourraient retrouver un modèle.
Le séjour me parait sacré :
C'est là qu'en un calme paisible
Et de chefs-d'œuvre entouré
Vous variez à votre gré
Tous les goûts d'une âme sensible.
C'est là qu'à vos rares talens
Fruits de l'esprit et du génie
Au nom de la philosophie
Je viens offrir un grain d'encens.
C'est dans le charmant sanctuaire
Qu'embrassant au matin du jour
Un monument que l'on vénère
Vous allez ainsi tour à tour
Donner un soupir à l'amour
Un sourire à votre laitière.
Ah, loin des sots et près de vous
Et de cette belle si tendre
J'ai goûté deux plaisirs bien doux
TROISIÈME TEXTE :
À DES DAMES QUI REGARDAIENT LA LAITIÈRE.
Dans cet azile des beaux-arts
Où la laitière et si tendre et si belle
Premier objet des amoureux regards
Semble les craindre et les appelle
Je viens chercher avec empressement
Le goût sûr et l'esprit charmant
D'un mortel[1] dont Voltaire a loué l'éloquence
Mais la beauté muette au pied de ce tableau
L'emporte et je soutiens le discours le plus beau
Moins éloquent que son silence.
DERNIER CLIN D'OEIL : Jacques Duché et Montpellier avaient La Laitère et le chien Killerin. Ils s'en sont tous les deux allès....

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