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27 octobre 2020

1914-1918 : UNE PARENTHÈSE GUERRIÈRE VÉCUE PAR HENRI PLANCHON, PAISIBLE RETRAITÉ MONTPELLIÉRAIN.

 

SI LOIN DU FRONT ! MONTPELLIER à la fin de la guerre de 14

  













L'Histoire connaît mal la vie des gens dont elle s'occupe.

Je profite donc de trouvailles : carnets, journaux ou autres correspondances pour jeter quelques coups d'œil sur la vie vivante, sinon intime, de nos aïeux.

Aujourd'hui, un journal tenu par Henri PLANCHON dans les années 1917-18.

La famille habite 8 rue Auguste Comte, à Montpellier.
Elle se compose d'Henri, receveur des contributions directes en retraite et de sa femme Berthe.

Ils ont un fils, Émile, qui habite à Lunel. Celui-ci a deux enfants, Émile et Claire.

Un coup de sonde dans l'annuaire de 1938 (20 ans après) nous montre qu'Henri est désormais veuf. Il vit avec sa belle-fille, qui elle aussi est veuve, dans la même maison.

En 1985, Claire, la petite-fille, qui ne semble pas s'être mariée, vit encore dans la même maison.

L'avantage de ce cahier, c'est qu'Henri est d'un prosaïsme fou. Aucun lyrisme, aucune effusion, l'écriture est sèche comme un registre de contribution directe.

1917-1918 : ailleurs, la guerre fait rage. Ici, à Montpellier, elle dérange un peu, mais pas trop.

 

LA VIE D'UN QUARTIER

Ce quartier va du Peyrou au Cours Gambetta en passant par les Arceaux et la rue du Courreau.

On y voisine, et certains voisins sont des amis : Mme Ray, sans doute veuve, et son fils Maurice, les Doucet, les Roux, les Servent... Tous appartiennent à la moyenne bourgeoisie montpelliéraine. Avec une exception, pourtant et on sent que cette relation est une fierté pour Henri : la famille POUGET (en fait, Mme Pouget) qui appartient à un niveau social beaucoup plus élevé : grande maison Cours Gambetta, voiture automobile avec chauffeur, 4 ou 5 domestiques, immense propriété à Magalas et aux Onglous (Marseillan), achat en 1918 de la maison du 4 rue Auguste Comte, et surtout, la même année, pour le prix fabuleux de 800 000 F, d'une propriété de 700 hectares "sous la Canourgue", c'est à dire en Lozère. Le vin du poilu est un pactole pour les viticulteurs.

Ce bon voisinage se manifeste à nous dès le dimanche 7 janvier 1917 : À 4h 1/2 du soir, visite de Mme Servent et sa demoiselle ; à 6h Mme Monidières et sa sœur ; à 6h 1/4 toute la famille Doucet ; à 6h 1/2 M et Mme Roux ; à 8h Mme Ray et son fils, caporal brancardier. Catalogue des visites !!

Quelques jours plus tard :

Gâteau des rois mangé chez Mme Ray et son fils. Berthe (son épouse) est reine, et M. Ray roi.

Avec ces amis, on va presque tous les dimanches se promener dans la campagne montpelliéraine. Avec une nette attirance pour le bord de l'eau : le Lez (Castelnau, Montplaisir, Rimbaud, La Pompignane) ou la Mosson (Juvignac, La Paillade).

Un beau jour de juin Henri a une joie d'enfant : Mme Pouget le prend dans son auto pour une promenade à St Jean-de-Védas.

Mais on ne va jamais à la mer.

L'été, (pourquoi l'été? c'est ainsi en 17 et 18), on passe quelques soirées au cinéma avec des amis. L'histoire ne dit pas quels films on va voir.

Une fois, en juin 1918, on visite l'exposition du sculpteur Raymond Sudre de Perpignan, dans les anciens ateliers d'Auguste Baussan, 3 quai de Sauvage. C'est la seule présence d'un peu d'art dans ce monde de brutes. Qui a entraîné les Planchon dans cette aventure?

Ce cercle amical déborde rarement du quartier. Une exeption : la famille Chante, du Vigan, qui, après 15 ans d'absence, déboule un beau jour pour une opération de la cataracte. Le contact est immédiatement rétabli, et chaleureux avec ce pharmacien féru d'histoire.

Autant le dire : les Planchon sont des casaniers  et leur maison occupe un temps fou dans leur vie de retraités.

 

 

LA MAISON ET LE JARDIN

Alors qu'ailleurs la guerre fait rage, Berthe et Henri répondent : Home, sweet home !

La gestion et les menus travaux d'entretien de leur maison dévoilent tout un mode de vie.

Il y a d'abord une histoire récurrente de sonnerie électrique du lit. Elle nécessite quatre ou cinq interventions depuis son raccord. À quoi sert cette sonnerie ? À appeler, bien sûr, mais qui ? Si c'est le conjoint, ça voudrait dire qu'ils font chambre à part. Il est plus probable qu'elle soit destinée à un(e) domestique. Dont nous ne savons rien. Nous savons juste qu'une Mme Delon fait la lessive des Planchon. Mais aucune trace de son salaire. Ce silence sur la domesticité est bizarre, alors que nous apercevons dans le cahier la bonne de Mme Ray, la cuisinière de la voisine, le chauffeur, la femme de ménage, et le factotum des Pouget... Même les locataires des Planchon ont une bonne ! Henri doit avoir un autre carnet, réservé à ces dépenses.

La grande préoccupation, liée aux nouveautés de ce début du XXe siècle est de "brancher" la maison, la connecter à divers réseaux. Eau, gaz, électricité (mais pas téléphone) donnent bien des joies mais posent bien des soucis. Chaque relevé provoque une prise de bec avec le préposé, Henri contestant presque toujours les chiffres, accusant l'employé de se tromper volontairement. Le compteur d'eau est changé 3 fois en 2 ans, celui du gaz une fois suite aux réclamations virulentes de Berthe qui est chargée d'aller protester à la Mairie ou à la Compagnie. On a beau être en guerre, pas question de payer 1m3 de trop. Mme Planchon doit être la bête noire des pauvres guichetiers.  On a l'impression que c'est elle qui gère la maison, et son mari le jardin.

Mais que de soucis, surtout pour les fuites d'eau! M. Gambier le plombier est souvent appelé pour les réparer [dans les années 50-65, ce sera encore un Gambier qui réparera la plomberie et les gouttières au 46 rue du Courreau, ma maison natale]. Il soude, colmate, change les robinets qui fuient, dont celui du "cabinet d'aisance". Les locataires (les Planchon ont des locataires) sont avertis de prendre leurs dispositions en conséquence le temps de réparer. Il y a donc des "cabinets" communs avec chasse d'eau.

Une autre fuite se produit près de la grotte. S'agit-il d'une des innombrables copies de la grotte de Lourdes?

Une autre encore est localisée près du pigeonnier. Nous avons donc, à cent mètres du Peyrou, un jardin avec une grotte, un bassin, et un pigeonnier bien qu'il ne soit jamais question de pigeons, ni d'aucune autre volaille : les Planchon achètent leurs œufs, ou les reçoivent de la campagne.

A moins que le pigeonnier ne serve pour les canaris ? On en élève un bon nombre, puisqu'on en vend 5 à l'oiseleur (1,50 f. l'un), et qu'on en reçoit ou qu'on en échange avec les voisins.

La connexion aux réseaux est encore loin d'être généralisée. Quand M. Mante notre voisin fait placer l'électricité chez lui, ça mérite d'être noté. Mme Ray, elle, ne fait installer l'électricité chez elle qu'en novembre 18. L'ascenseur social passe par l'électricité.

Autres travaux. Un jour, M. Estienne, peintre au 16 rue du Courreau vient repeindre la porte d'entrée.

Le domestique de Mme Pouget vient, lui, nettoyer le bassin. Pour 2h 1/2 de travail, on lui donne 1,50 f. : c'est le prix d'un kilo de sucre, d'une livre de beurre, d'un canari ou de 2 litres de vin : ce n'est pas un salaire, c'est un pourboire !

Puisque le jardin est la grande occupation d'Henri Planchon, sa femme ne manque jamais, pour la Saint Henri, de lui offrir un hortensia ou un rosier...

Malgré la guerre et les restrictions, le jardin reste un jardin d'agrément. Pas question de potager. Si on sème un peu de mâche, de cerfeuil, de persil ou d'oseille, c'est pour avoir des "plantes aromatiques". Le vrai jardin, ce sont les dahlias, pieds d'alouettes, cosmos, cannas, chrysanthèmes, reine marguerites et autres rosiers, grimpants ou non.

En 1918, un figuier remplace un néflier.

En avril, on sort les orangers, on les rentre en novembre. À quoi ressemble l'orangerie ? Une serre, une remise dans le jardin ou une pièce froide dans la maison? Qu'importe, ces orangers sont un vrai signe extérieur de bourgeoisie.

Le mimosa est lui aussi chouchouté : au moindre rayon de soleil, on déjeune sous ses ramages.

Si on veut faire plaisir à Henri, on lui offre des plantes. Il est aux anges quand Mme Roux, la voisine, lui fait porter par la bonne 4 pots d'asparagus.

Joli jardin au pied du Peyrou !

 

LOCATAIRES

Ce jardin est parfois une source de conflit (larvé) avec les locataires ou leurs domestiques. En 1917, le partage des coings se fait dans la douleur. Après que Mme Gily (et sa bonne faisant chorus !!) ait protesté fort haut que "ce n'était pas la peine de payer de loyer si on ne pouvait ramasser les fruits", Henri se jure de ne pas renouveler leur bail. Les tensions s'apaiseront et les Gily resteront.

Outre les Gily, il y a aussi les Joly, avec qui les rapports sont assez cordiaux.

Cordiaux, mais fermes ! Henri a adhéré au syndicat des propriétaires et leur a fait signer un formulaire où ils renoncent à tous les moratoires, sursis de paiement et autres avantages que la législation du temps de guerre pourrait leur accorder. Ce qui fait qu'ils payent leurs trimestres d'avance avec assiduité : le propriétaire note soigneusement le moindre retard de 8 ou 10 jours.

À Montpellier, on ne laisse pas la guerre modifier les rapports sociaux.

 

RATIONNEMENT et COUT DE LA VIE

En 1917-18, la vie est plus difficile qu'avant la guerre.

Mais c'est loin, très loin d'être l'horreur. Montpellier est loin, très loin du front !

On connaît l'indignation des permissionnaires face aux récriminations de l'arrière. Dans le journal montpelliérain Lou GAL, rédigé par et pour des combattants du front, Louis Bonfils écrit des articles au vitriol sur les plaintes des montpelliérains fâchés d'être privés de gâteaux ou d'avoir à quitter les débits de boisson à 22h. Il a même le mauvais goût de comparer ces supplices à la mort dans les tranchées...

Le journal d'Henri Planchon est une éclatante confirmation de ce décalage entre combattants et gens de l'arrière. Il est un terrible témoignage de la farouche volonté des montpelliérains (de certains, ou de la majorité des montpelliérains ?) de maintenir, coûte que coûte, la vie d'avant-guerre. S'il n'y avait les morts et les blessés affectant des voisins, la guerre n'existerait pas.

En fait, les restrictions rognent le confort et les finances du ménage, sans plus.

Quelques exemples suffiront :

D'abord les sucreries. Pendant la guerre, la vie se fait moins douce.  C'est une vraie joie quand mon petit fils apporte de Lunel 5 k de sucre à 1f 60. Sinon, il faut recourir au carnet de sucre distribué par la mairie.

À partir du dimanche 25 février 17, les croissants et les brioches sont supprimés et le pain, qu'on prend chez Vergély, boulanger rue du Courreau, est vendu rassis, c'est-à-dire 12 h au moins après sa cuisson.

Quand aux friandises, interdiction de fabriquer des pâtisseries fraîches qui ne puissent être consommées dans les 4 jours de leur fabrication. Mais le pâté en croûte reste autorisé.

Le chauffage est plus ou moins difficile. À l'automne 17, Henri note : Malgré le temps glacial nous n'avons en raison de la pénurie de charbon, pas allumé le calorifère.

Là encore, c'est Berthe qui commande et négocie la livraison du charbon par M. Pascalet. En 1917, elle commande 500 k, on ne lui en livre que 300. Elle en recommande 600, qui déclenchent la livraison de 400 en deux fois 200. Maison fraîche, mais pas glaciale.

Le pantalon et le gilet de coutil payés 53 f au tailleur Roucoules sont à coup sûr aussi chauds qu'avant guerre.

Pas besoin donc de brûler les vieux journaux qui se vendent bien au chiffonnier : plus de 7 f les 23,5 k. Mais on ne sait pas qui conserve (et donc revend) les vieux numéros de L'Éclair lorsque, par soucis d'économie, on partage l'abonnement avec Mme Laurence, la voisine.

Pour les provisions de base, les prix montent, mais la consommation semble rester identique.

Par exemple, un fût de 52 l. de vin acheté à M. Lafont en 1917 coûte 41f 60. En novembre 18, le même fût coûte 61 f.

Le charcutier Boyer vend 10 k de graisse 55 f en 1917; en novembre 18, elle vaut 9 f le k.  Le beurre est à 4 f le kilo, l'huile d'olive 6,50 le litre.

50 k de pommes de terre coûtent 19 f en 1917, soit 0,38 le kilo.  En novembre 18, ce même kilo coûte 1,20 f en demi-gros et monte à 2,60 chez l'épicier !

Heureusement, la charmante Mme Pouget nous apporte de son château une douzaine d'œufs.  Puis une grande botte d'asperges, des cerises, des raisins, des légumes, du vin...  Providentielle amitié.

Il faut une maladie qui le cloue 17 jours chez lui (la grippe espagnole ? ) pour qu'Henri perde 5 kilos. Il en pèse alors 68, et Berthe 54. Le docteur Galavielle l'a tiré de ce mauvais pas. 

Cette grippe a autant de répercussion sur la vie et la mort quotidiennes que la guerre :

Face à la grippe et aux risques de contagion interhumaine, les cafés, bars, cinémas, théâtres, églises, synagogues, temples, sont fermés. Les convois mortuaires doivent être courts et directs.

Mais la grippe n'est pas responsable de toutes les morts. Certaines ont des causes plus insolites : Décès du curé de Sainte Eulalie (M. de Lerre)  suite à l'opération d'un cor aux pieds qui a amené le tétanos.  Il est remplacé par M. Roger de Pézenas. Cela fait deux belles processions rue de la Merci.

Mais pour la messe de minuit, si on veut du grandiose, une seule adresse : l'Eglise Saint Joseph (à Figuerolles ou au Carré du Roi ? ) .

Par contre, aucun spectacle le 28 septembre 1917 pour l'exécution capitale de Basile Théodore Buttard, soldat du 2e Génie, né en 1896 en Savoie, fusillé dans la cour de la caserne pour avoir assassiné dans la nuit du 5 au 6 février la fille publique Alix Aubert. Pour ce crime crapuleux, il avait été condamné par un conseil de guerre 31 juillet.

 

Mais la guerre? la vraie guerre ?

Henri note de temps en temps des nouvelles du front, mais plus souvent de politique internationale données par la presse. Avec parfois des démentis quelques jours plus tard.

Il note aussi des dénominations de rues plus ou moins liées à la guerre. Le 21 juin 1917, baptême des rues de Verdun et Washington (entrée des USA dans le conflit armé), et Frédéric Bazille, sans qu'on sache bien si c'est en l'honneur du peintre montpelliérain de grand talent ou du mort de la guerre de 1870.

Plus personnel, c'est, me semble-t-il, avec plus d'inconscience ou de résignation qu'Henri note la mobilisation de son petit-fils :

Mon petit fils passe au Conseil de révision à Lunel. Reconnu bon pour le service avec félicitations de la Commission.

17 avril : il est  incorporé au 40e de ligne, Nîmes.

Il est vrai qu'il est affecté au service sanitaire, peut-être moins exposé. Il sera pourtant cité à l'ordre du corps d'armée : une demi ligne dans le journal d'Henri. Étonnamment, si les échanges de lettres sont signalés dans le journal, je ne trouve nulle part la manifestation réelle d'une angoisse profonde sur le sort du petit-fils. Pudeur ou inconscience?

À partir de l'été 1918, les notations générales sur la guerre se font plus présentes, plus précises.

Dès le  21 octobre 1918, le défilé de la musique du Royal Horse Guard dans les rues de Montpellier a un petit air de victoire.

Mais c'est le 7 novembre (et non le 11) que (par erreur et anticipation), la foule fête la victoire :

Sur la place de la Comédie, en attendant l'affichage de la dépêche annonçant la capitulation de l'Allemagne, une foule compacte manifeste sa joie par des fusées, des feux de Bengale et des chants nationaux. Mais l'attente fut vaine.

Le 11 novembre, Henri note laconiquement : Armistice a été signé ce matin 11 9bre 1918. Les hostilités cessent.

Et le 13 novembre : M. Gily paie son loyer du trimestre le 12 9bre jusqu'au 31 janvier 1919 inclus.

 

La parenthèse guerrière est refermée.

 

6 août 2020

LE THÉÂTRE DU PEUPLE DE SERVIAN (HÉRAULT) ET HECTOR VINCE DANS LES ANNÉES 1920

LE THÉÂTRE DU PEUPLE a existé à SERVIAN (Hérault) durant toutes les années 1920.

C'était un théâtre "engagé", parfois violemment, antimilitariste et populaire.

Il reposait sur les épaules d'un seul homme :

HECTOR VINCE.

Son vrai nom était Achille Eugène Léopold VINCENT, né le 7 octobre 1887 à Saint-Bauzille de Montmel (Hérault), mort en 1961. Le Maitron nous le dit fils de boucher (il y a un personnage de boucher au grand coeur dans son théâtre), instituteur, et, en 1933, secrétaire de la section socialiste SFIO de Servian.

En 1908, il avait écrit un hymne à son village natal LA SANT-BAUZILENCA, qui se chante encore, sur l'air de Viens Poupoule... lors des fêtes de village à Saint-Bauzille de Montmel.

Sant Bauzili, siès pus pichot que Paris
as pas tant de soucits...
Nostra montanha nos sufis
pèr veire de pais...

Plus tard, il composera une chanson de marche pour adolescents : Les Gas de la nouvelle France. On y parle de paix et de guerre, de République et de Progrès, de Droit et de Liberté.... mais de façon si générale que je ne sais la dater :

Tachons que notre République
Après une lutte héroïque
Sous le poids des lauriers n'abdique
Son idéal entre tous le plus beau!
Républicains! cela serait infâme
Dans le pays de Hoche et de Marceau!
Mais quant à nous nous jurons sur notre âme
Que nous saurons défendre son drapeau.

Allons enfants, hommes en herbe
Aux yeux rieurs, à face imberbe,
Négligeons l'article et le verbe...

Ce dernier vers fait de Vincent un instituteur iconoclaste.



La lecture oeuvres de Hector Vince justifie, je pense, mon obstination à ne pas faire d'analyse stylistique du Théâtre du Peuple. Je me contenterai donc de parler de sa thématique. Et de souligner l'importance de l'existence d'un théâtre populaire dans le milieu rural héraultais de l'entre-deux guerres.

Entre 1922 et 1929, sept pièces ont été publiées. Elles ne figurent dans aucun catalogue public : absentes de la BNF, ou de la Médiathèque de Montpellier. Du naufrage général qui les a englouties, j'ai pu en sauver cinq.



Deux pièces manquent à ma recension :

SON FILS, un acte en vers, (certainement 1924) dont le vers le plus significatif est, selon l'auteur :

Mais le coeur se souvient de son premier amour.

UNE HISTOIRE VÉCUE, (1926 ?) un acte en vers, qui proclame :

C'est le coeur, plus que tout, qui fait un homme grand.

On voit déjà que ce qui compte pour Hector Vince, c'est le coeur, le bon coeur.

De façon générale, notons qu'aucune de ses pièces ne sera située dans l'espace et n'aura le moindre accent régionaliste ou simplement régional.

C'est ce qui le différencie le mieux de deux autres vastes entreprises théâtrales contemporaines : celle d'Émile Barthe à Béziers, et celle de François Dezeuze, l'Escoutaïre, à Montpellier.

Malgré ses engagements politiques, Hector Vince n'est pas un théoricien, c'est un brave homme en quête d'un peu d'humanité. Cela saute aux yeux dès sa première pièce, écrite et publiée (à Béziers) en 1922 :

L'HUMANITÉ QUI PASSE

pièce dramatique en un acte en vers

par A. Eug. Vincent (il n'est pas encore question d'Hector Vince).

La pièce a été jouée avant impression puisque la distribution des rôles donne le nom des acteurs, parmi lesquels l'ami indéfectible, Élie Azéma.

4 personnages. Julot, misérable raccommodeur de parapluies, Lison, son amie bohémienne encore plus misérable, Robert (qui a comme eux 15 ans) et le père de ce dernier, châtelain. Plus la Fée Humanité.

Lison n'a pas mangé depuis 3 jours (J'ai faim! Oh que j'ai faim) lorsqu'elle retrouve Julot

On raccommode les parapluies, ombrelles
La faïence et la porcelaine!

qui lui-même se réjouit

Enfin je vais becqu'ter.

Mais devant la détresse de Lison, il lui offre son repas, du pain, du fromage... et du chocolat!

La petite Lisette
Et ron ron ron petit patapon
La petite Lisette
Qui n'avait pas le rond...
Tiens mange ce fromage
Et ron ron ron petit patapon
Et puis bois ce picton...

Devant tant de luxe Lison se hérisse : Julot est devenu voleur ! Accusé, Julot confirme :

J'ai bien le droit de vivre!

Désespoir de Lison :

Tu sais bien que partout la police n'opère
Que contre les petits et les traine-misère

Finalement, Julot la rassure :

Elle veut tout savoir, la môme et rien payer
Va, je n'ai pas volé!

Entrée de Robert de Landercy, l'enfant riche.

J : On se connait depuis combien de temps?
R : Une heure !
J : Mais l'on s'aime déjà, pas vrai Robert? Réponds!
R : Ça c'est vrai!

Le petit Robert voue à la misère une haine implacable.

En un doux avenir il nous faut espérer!
J, sceptique :
Espérer? Je veux bien! Mais il y a, mon frère
Trop de loups pour hurler et trop d'ânes pour braire!
Tant qu'ils pourront hurler et braire en liberté
Ils ne laisseront pas parler l'Humanité.

Et Lison de conclure :

Il faudra bien moins de gendarmes
lorsque, las de verser des larmes,
Tous les peuples, brisant enfin
Leurs armes,
Donneront à tout être humain
Du Pain!

Cette séquence est légèrement imprégnée de l'idéologie du nouveau Parti Communiste. Cela disparaîtra au fil des pièces. D'ailleurs, on le voit, le langage des personnages est volontairement très populaire, voire argotique. Cela aussi passera...

C'est à ce moment là qu'entre le père, riche aristocrate :

Robert! tu deviens fou, sans doute, pas possible !
Mais, si quelqu'un t'a vu, tu vas servir de cible
A tous les quolibets de tes petits amis!

Les trois enfants se rebiffent, mais le père résiste :

Béta ! S'il veut du pain, qu'il aille travailler.

A quoi Julot réplique :

Oh ! Combien parmi vous sont-ils de bons apôtres,
Qui, gras et bien portants, mangent le pain des autres.

Fausse sortie du père et du fils ramenés sur scène par la FÉE HUMANITÉ. Il y a là un jeu de scène assez riche, qui donne à ce théâtre très moralisateur et parfois bavard une vraie dynamique scénique.

Interloqué, M. de Landercy demande à qui il à affaire.

Longue tirade de l'Humanité :

Je suis l'Humanité douloureuse qui passe...
Car l'Homme, que veut-il ? De l'or ! de l'or obscène...
À l'Homme, que faut-il? des tambours, des cocardes,
Des galons, du fer blanc, des fusils, des bombardes.
On vit dans l'égoïsme, on tue au "champ d'honneur"...
Et chaque jour, hélas, augmente la famine!

Et l'on voit des enfants rongés par la vermine
Abandonnés de tous, errant comme des chiens...
Et les hommes pourtant se proclament chrétiens!

Être bon, à présent, est signe de faiblesse...
Mais votre fils, Monsieur, sera plus haut que vous
Car il aura du coeur, vous n'avez que du ventre...
Mon petit, quand le bien est dans le coeur, crois-moi
On le fait malgré tout, on le fait malgré soi...

Robert alors intervient pour défendre son père :

Par amour pour son fils, pardonnez à mon père!
Car il a vu le jour en un siècle menteur
Où l'or s'est emparé du domaine du coeur.

Et c'est l'apothéose du bon coeur : le père prend sous son aile ses petits camarades (tiens!), et les adopte paternellement :

Débarrassés enfin sur cette pauvre terre
Moi de mon égoïsme et vous de la misère.
Madame [l'Humanité], je vous suis ! 

Après cette pièce mettant en scène les plus défavorisés (des enfants pauvres, vagabonds et ethniquement rejetés) demandant aux riches un peu d'humanité, au nom d'un mélange de lutte des classes (à faible dose) et d'un paternalisme du bon coeur, la seconde pièce d'Hector Vince est d'une violence inouie :


RÉHABILITÉ


pièce dramatique en un acte, en vers par Hector Vince (c'est la première apparition de ce pseudonyme où Hector remplace Achille et où Vincent s'abrège en Vince).

La pièce est imprimée à Montpellier, chez Rouvière, auquel Vince restera fidèle pour le reste de son oeuvre. Elle est déposée au Répertoire de la Société des Auteurs et Compositeurs.

Rien n'indique formellement qu'elle ait été jouée, mais le fait qu'elle ait été éditée est une présomption dans ce sens.

La dédicace dévoile le sujet de la pièce :

À la mémoire du soldat Bersot, fusillé pour avoir refusé un pantalon souillé de sang et réhabilité par la Cour de Cassation.

Wikipedia résume ainsi la vie de Bersot :

Lucien Jean Baptiste Bersot, né le 7 juin 1881, exécuté le 13 février 1915  et réhabilité le 12 juillet 1922 fut fusillé pour l'exemple pendant la Première Guerre mondiale pour avoir refusé de porter un pantalon ayant appartenu à un mort.
Comme il n'y avait plus en magasin de pantalon à sa taille, Lucien Bersot ne pouvait porter que celui en toile blanc fourni avec le paquetage remis lors de l'incorporation. Grelottant de froid dans les tranchées, il demanda un pantalon de laine identique à ceux que portaient ses camarades. Le sergent lui proposa alors un pantalon en loques et maculé de sang, pris sur un soldat mort, ce que Bersot refusa.
Pour ce refus, Lucien Bersot se vit infliger une peine de huit jours de prison par le lieutenant. Mais le lieutenant-colonel Auroux, commandant du régiment, estima cette punition insuffisante.
Traduit pour « refus d'obéissance » devant le Conseil de guerre « spécial » du régiment, présidé par Auroux, Bersot  fut condamné à mort. La peine ne correspondait alors nullement au code militaire car le délit avait été constaté à l'arrière et non au contact de l'ennemi.
Deux compagnons du condamné intervinrent alors auprès du lieutenant-colonel pour tenter d'adoucir la sentence, mais se virent punis à leur tour de travaux forcés en Afrique du Nord. D'autres refusèrent de tirer sur leur camarade lors de son exécution qui eut lieu dès le lendemain.
Après la guerre, une campagne de presse fut engagée, soutenue par la Ligue des Droits de l'Homme permit d'obtenir la réhabilitation de Lucien Bersot le 12 juillet 1922. Grâce à cette réhabilitation, sa veuve put prétendre à la pension de veuve de guerre et sa fille put être reconnue comme pupille de la Nation. 

Wikipedia termine par la littérature générée par cet épisode :
Le destin tragique de Lucien Bersot a été conté dans un livre d'Alain Scoff, Le Pantalon, paru en 1982  et réédité en 1998.
Yves Boisset a réalisé un téléfilm, Le Pantalon, diffusé sur France 2 en 1997.
Lucien est une chanson hommage du groupe La Poupée du Loup.
Il n'y est bien sûr pas question de la première oeuvre littéraire, celle justement d'Hector Vince.

On le voit, la pièce d'Hector Vince est absolument contemporaine de la réhabilitation.
L'histoire est vue du côté de la veuve et du fils (qui remplace la fille), et non du côté de Lucien Bersot : elle se passe en 1922, au moment de la réhabilitation, et non en 1915.
Surtout, Hector Vince "dramatise", s'il est possible, la situation d'après-guerre : la veuve devient folle, et l'orphelin se suicide.
Il s'agit bien sûr d'amplifier les conséquences de la guerre, qui durent bien après qu'elle soit finie, et de crier à plein poumons :

GUERRE À LA GUERRE !

4 personnages :
la veuve et l'orphelin, un huissier de justice et le Maire de la commune.
Le décor est lugubre : un intérieur plus que misérable, des vêtements en guenille, au mur la pipe et la veste du soldat mort.

La première scène montre la misère : le fils revient des commissions le panier vide. Tout ce qu'il a récolté, ce sont des "flutes" chez le boulanger et "dix minutes" chez le boucher pour payer ses dettes. "Le proprio", lui, s'accommoderait d'un "arrangement" avec la jeune veuve.
... dans le monde où nous sommes
Les hommes n'ont jamais pitié des autres hommes.

Le fils en tire la conclusion :
Il n'y a rien à faire, alors il faut mourir?
À treize ans, déjà vieux !
Mais depuis quelques jours, je sens que l'heure avance
Où je dirai bonsoir, enfin, à la souffrance.

La mère se justifie, elle a fait tout ce qu'elle a pu.
Mon André! Si ton père était encore là,
Notre destin serait moins triste, mais voilà
Il partit pour défendre, au front, le bien des autres...
A : Et les nôtres aussi !
M : Ah ! Parlons-en des nôtres !
Ils s'appellent : la faim,
Le froid, l'isolement, le mépris, tout enfin,
Sauf ce qui fait la vie à peu près supportable...

Très vite, on se rend compte que la Mère est usée et rongée par une irrépressible rancoeur. On se rend compte aussi que le fils ne sait pas comment est mort son père. Les autres orphelins de guerre sont secourus, il ne comprend pas pourquoi ce n'est pas le cas pour lui :
C'est qu'ils touchent chacun trois ou quatre cent francs
C'est peu, mais ça vaut mieux que rien !

Peu à peu, avec réticences, sa mère lui dit la vérité, et sa volonté de se venger :
Si je disais un mot ce serait pour maudire...
Va, quand tu sera grand, je te parlerai d'eux...
Et j'armerai ta main, mon fils, pour la vengeance.
Alors tu vengeras celui qu'on nous a pris
Pour nous laisser crever de faim dans ce taudis...
... j'ai tant de haine !


Le fils jure de venger son père.
Suit un dialogue très aigre :
M : Mon petit, prends des forces.
A : En mangeant des cailloux?

Aucune autre perspective n'est possible en dehors de la vengeance
Car pour chacun ici ton père fut un lâche.
On le lui dit chaque jour dans la rue, chez les commerçants et même dans des lettres anonymes.

Arrive l'huissier pour procéder à une saisie. Vince ne "charge" pas le personnage, qui, malgré sa fonction, garde un côté humain.
Pourtant cette apparition va déclencher un paroxysme chez la mère et par écho chez le fils, et la pièce va rapidement sombrer dans une extrême violence antimilitariste et sociale.

Donc vous venez saisir!... Regardez ce qui reste :
Une table boiteuse, une chaise, une veste
Que mon mari portait la veille du départ...
Il ne reste plus rien !
Laissez-nous seulement cette corde, ce clou,
Ça suffit pour le fils et la femme d'un lâche !

Elle raconte alors la guerre de son mari
Là-haut dans la fournaise où la canaillerie
Des puissants de ce monde, au nom de la Patrie,
Allait jeter la chair de millions de poilus...

et elle en vient à
... la sentence effroyable !
Il avait refusé, Monsieur, est-ce croyable ?
Un pantalon souillé de sang qu'on lui donnait..
Mais depuis je suis veuve !...
A : Et je n'ai plus de père !

Elle accuse
des noceurs de tout âge, des fabricants d'obus, tant d'embusqués, fils de bonnes familles...
Et c'est la guerre encor qui vous amène ici...

Des hommes galonnés ont pensé qu'à la guerre
Un de plus, un de moins, cela ne compte guère.

A : Mais ses juges, alors, étaient des cannibales
M : Mon fils, tu leur rendras un jour balles pour balles !

L'excitation est à son comble.
La mère sort un revolver :
Sortez... ou je vous brûle !

Entre le Maire du village :

J'ai le devoir sacré de vous offrir, Madame
Les regrets du pays. En son nom je proclame
Que le soldat Bernard Auguste, votre époux
Fut un brave soldat...

M : Des regrets, je m'en fous !

Le Maire :  Pour vous et votre fils, en plus de ses hommages,
Elle accorde vingt-cinq mille francs de dommages...

M : Ce qu'il me faut ce n'est pas cette somme
Mais....   Mon homme !

Le Maire : Madame, je vous prie...

M : Ah oui, vous me priez !
Mais mon homme n'est plus !... Mais si, vous le voyez?
Il est là, regardez, il appelle, il avance...
C'est lui !
Le voyez-vous son corps tout criblé, tout sanglant...
Il vous cherche, Messieurs, officiers, colonels,
Vous qui sanglés, gantés, poudrés et loin des Boches
Condamniez au poteau des héros sans reproches.
Mon homme ! Je les tiens ! Ils sont là, mon amour!
Et frappe, frappe-les, frappe donc à ton tour !

Le Maire : Mais elle est folle !
Attachons-la, les bras... la poitrine... l'épaule..;

A : ... Sans blague !
Alors je vais rester tout seul, moi, désormais?
Non, ça ne sera pas...
Adieu ! Qu'ils soient maudits
La vie était pour moi trop rosse...

Il disparait dans la coulisse et se suicide avec le revolver pendant que la mère répète sans fin :
André, tu vengeras ton père !
André, tu les tueras !

Le rideau tombe sur les deux dernières répliques

La mère : À bas la guerre! À bas...
Le maire : Ah oui ! À bas la guerre !!

Après cette pièce dont l'ultra-pessimisme s'achève dans le sang et la folie, Hector Vince va revenir à des pièces "happy-end".
C'est le cas de


LE SECRET D'UN BONHEUR (1925)
un acte en vers, portant une épigraphe de Lammenais, et une dédicace à l'Abbé Lemmens, auteur d'un conte, La Narration, dont Vince avoue s'être inspiré.
Cette pièce contre l'alcoolisme est ainsi placée sous l'égide de deux prêtres catholiques, ce qui est bien naturel pour ce récit très optimiste de la rédemption du pêcheur.

La pièce met en scène une famille : mère, père et fils (13 ans), les Lauthier (doit-on y voir une parenté avec les Lantier de L'Assommoir?).

Repas d'une famille unie. Le père félicite son fils, apparemment sans motif, et sort.
La mère, restée avec son fils, se pose des questions sur le changement de son mari :
... Lui, l'homme de la verte,
Du vermouth, du bitter, de la gnole, du cric,
De ces poisons maudits qu'on débite au public...
Lui qui laissait toujours les trois quarts de son gain
Quand ce n'était pas tout, sur le comptoir de zinc...
Lui que l'alcool rendit furieux tant de fois,
Il ne s'enivre plus depuis au moins trois mois.

Tous deux se souvienne des terribles violences qu'ils ont dû subir.

Le fils rassure sa mère, il a même vu son père refuser un verre de l'amitié et
Quand il dit non, c'est non !  Maintenant, c'est un homme !

Le laitier rapporte à la mère ce que dit l'instituteur à propos de Pierre :
cet enfant fait ma joie à l'école
Il parle aussi d'
Une narration si belle, si sincère!

La mère veut voir ce "devoir merveilleux", mais celui-ci reste introuvable.  Son sujet : un soir de paye, un ouvrier repousse violemment sa femme et va au bistrot d'en face :
"Ce soir, à la maison, on pleurera".
Il fallait terminer, nous avait dit le maître
En disant que l'alcool est un poison, un traitre,
Un ennemi qu'il faut combattre avec succès
Si nous voulons rester des hommes, des Français.

Sur un tel sujet
Les mots sortaient tout seuls de mon cerveau fébrile...
Sans médire pourtant de papa, le plaignant...

Retour du père, avec un bouquet, un paquet et une bague destinée à renouveler le serment du mariage.
Mais le paquet ?
C'est la narration que nous cherchions ensemble
Et que je revois là dans ce cadre !

Le père a rajouté un mot au devoir de son fils :
Et désormais Jean Lauthier a cessé de boire.

Grosse scène d'émotion.

Conclusion de la Mère :
Et que dans chaque école, et que dans chaque église,
Sans perdre un seul instant, sans vouloir transiger
On lutte pour sauver la famille en danger !
Ah! pour l'Humanité ! debout contre l'alcool !

Ainsi finit cette bleuette qui paraît bien fade après le déferlement de haines et de malheurs de Réhabilité.

En 1927 paraît une nouvelle pièce qui, comme Réhabilité met en scène, dix ans après, les terribles conséquences de la guerre :

LE FOU
Scène dramatique en vers.
Deux personnages, le Fou et un Employé de gare, quelques figurants.

Le décor représente la salle d'attente d'une gare de village. Un vieux monsieur monologue :

Moi je ne suis heureux qu'ici dedans ! Ma femme,
Mes amis, mes voisins, tout le monde me blâme
Parce que tous les jours mon unique souci,
Comme mon seul travail, c'est de venir ici.
Ils me disent : "Ton fils est mort", moi je proteste!
Ce n'est pas vrai ! Ce sont des fous ! Tout me l'atteste !
C'est clair ! ... Clair ! ... et tous ceux qui ne savent que dire
Qu'il est mort à Verdun, en seize, me font rire !

Il sort une très vieille lettre de son fils :
Mes chers parents, bientôt je serai dans vos bras!

Alors que sa femme n'attend
...que la mort au plus vite,

lui vient tous les jours depuis dix ans attendre son fils :
Il doit avoir bien faim, bien soif, bien froid peut-être!

Scène 2, l'Employé de gare :
... Ah la guerre !
Nul ne sait tout le mal que la gueuse a dû faire
Puisqu'elle agit encor comme un subtil poison
Qui prend aux uns la vie, aux autres la raison!
...
Tant de poilus, hélas, de tous sont oubliés!

Le Fou, lui, tombe sur un journal parlant de "la prochaine guerre", et s'écrie comme Hamlet :
Discours de....
Discours à....
Discours sur....
Des discours !

La prochaine ? Non pas ! Mon fils fait la dernière.
Il n'y en aura plus ! plus personne n'en veut !...
On la maudit partout dans toutes les familles,
Sauf chez les fabricants d'obus et de béquilles.

Passe le couple de figurants, enlacés. La dame est très gênée en reconnaissant le fou.  C'est l'ancienne fiancée de son fils, mais le fou refuse de la reconnaître :
Juliette est fidèle ; elle attend qu'il revienne.

Le Fou raconte le train qui hante ses cauchemars (peut-être le seul morceau de littérature de la pièce) :
C'est un train peint en noir, avec un filet blanc.
Il est plein jusqu'au toit de soldats au teint pâle,
Et le bruit du sifflet résonne comme un râle,
Tandis que du wagon où je cherche mon fils
Monte un cri déchirant comme un De profundis.

Il voit aussi un charnier
Où les morts pourrissant confondent leurs miasmes
Et les vivants leurs cris, leurs plaintes, leurs sarcasmes!
D'un théâtre où l'horreur joue un rôle, le seul,
Mais où les figurants sont couchés sans linceul,
Le corps déchiqueté, les yeux pleins d'épouvante!

Là, sur le quai, il imagine le retour de son fils : des fleurs, des bouquets partout, "c'est colossal"!

Le train arrive et puis le train repart,
Il fuit comme un bandit après un mauvais coup !

... Je reviendra demain !



LE SERMENT D'HIPPOCRATE
pièce dramatique en un acte en vers.
La distribution nécessite 8 comédiens, et sa longueur est environ le double des précédentes.
Elle a été jouée pour la 1ère fois [et ensuite?] à Servian le 18 mai 1929, par la troupe des COMPAGNONS d'ARLEQUIN, sur une mise en scène de Luc XELLES, un auteur narbonnais.

Fait très remarquable : la pièce est dédiée à ANTOINE MOULIN, le père de Jean Moulin, conseiller général de l'Hérault et, auteur, comme Hector Vince, de pièces de théâtre.


Cette dernière pièce date de 1929. C'est la plus ambitieuse.
Après la misère, l'alcoolisme et surtout la guerre, c'est ici la médecine, ou plutôt l'accès aux soins réservé aux riches qui est ici la cible de Vince.
Celui-ci suit encore l'actualité. En effet, la loi du 5 avril 1928 permet aux salariés, de droit privé, ayant un contrat de travail de bénéficier d'une assurance maladie, maternité, invalidité, vieillesse et décès, ce qui est somme toute l'embryon de la Sécurité Sociale.
Mais la pièce de Vince ne va pas dans ce sens, et reste obstinément sur le plan de la charité chrétienne et de l'aide privée.


La scène se passe "dans une maison de braves gens".

Le jeune fils (5 ans) est malade, très malade : il va sans doute mourir.
La mère a d'emblée une attitude chrétienne, résignée et doloriste :
O petit oiselet, soufre ! C'est pour cela
D'ailleurs que sur la terre un jour on t'appela.
Souffre! Souffre ! Ta chair au mal est asservie.
Souffrir et puis mourir, enfant, voilà la vie !

O Seigneur, prends ma vie et laisse lui la sienne,
Car tu me reconnais, Seigneur, je suis chrétienne...

Il aurait eu cinq ans à Pâques,! Quel dommage !

Le père (qui croit plus à la science qu'aux prières) est aller chercher le docteur Béronde,
Excellent chirurgien, mais dur au pauvre monde !
Il a laissé mourir son père à l'hôpital !

Le docteur arrive pourtant, et faute de couverture pour protéger sa voiture de la pluie, arrache les rideaux. Ça commence bien !
Hercor Vince charge le trait, et le personnage poursuit logiquement :
Je suis un praticien et n'ai rien des apôtres;
Il faut que l'on me paie ou qu'on s'adresse à d'autres.
d'autant qu'il a perdu vingt billets la veille au baccara.

Le père lui donne 3 000 F, au grand étonnement de la mère.
Pendant que le docteur opère dans la chambre, une voisine apporte une nouvelle :
Un voleur aurait pris une assez forte somme
Chez le boucher du coin, pendant que ce dernier
Bavardait dans la rue avec le cantonnier.
Père : Connait-on le voleur?
Voisine : Quelqu'un l'a vu, dit-on, de la maison d'en face.
Mais il aurait oublié sa casquette...
On ne saurait tarder d'arrêter ce bandit.

Le mot de bandit choque le père :
Mot bien dur !
Peut-être ce voleur n'est-il pas un infâme !
Ce ne sont pas toujours ceux qu'on traque et qu'on tue
Qui sont les plus méchants. Il en est qu'on salue
Parce qu'ils ont acquis quelque célébrité
Mais qui sont bien connus pour leur férocité.

Je voudrais que l'argent ne fut pas le seul Dieu.

Irruption du boucher volé et du commissaire de police.
Le père est reconnu pour être le voleur.

La mère demande alors le silence : Mr Béronde opère son fils.
Commissaire : Un bien vilain compère !
Boucher : Oui, c'est un triste sire !

Le père avoue le vol, et explique pourquoi. Le docteur a exigé 3 000 F comptant et d'avance pour sauver son fils. Et l'hôpital est à trente kilomètres !
Il faut mourir alors, quand on n'a pas le sou ?
Commissaire : Une pareille somme à cet homme, c'est fou !

L'opération est terminée, les parents vont voir leur fils, qui est sauvé.
Le Boucher et le Commissaire, restés seuls, font des phrases embarrassées, oscillant entre protection de la société et charité humaine.
Finalement, le Boucher décide de retirer sa plainte. Le Commissaire lui-même en est soulagé.
À sa sortie de la chambre, le Boucher intercepte le Docteur:
B : Maintenant, remboursez !
D : Que vous dois-je ?
B : Vous me devez, Monsieur, le prix de votre honte.
Pour si grande que soit, Monsieur, votre science
Vous n'avez pas le droit d'exploiter la souffrance !

Contraint et forcé, le Docteur rembourse les 3 000 F. Magnanime, le Boucher lui en redonne 500, estimant que c'est le juste prix de son intervention.

Le Commissaire revient, le Docteur s'empresse de lui réclamer justice.
Coup de Jarnac du Commissaire : il lit le serment d'Hippocrate qu'a signé Béronde en devenant médecin : "Je donnerais mes soins gratuits à l'indigent", et accuse le Docteur de parjure. Celui-ci quitte la scène tête basse, happy end !

Le diagnostic du lecteur que je suis ne vaut pas 3 000 F, mais est clair et net : "un grand mélo".


N'empêche !

Il a existé à Servian un Théâtre du Peuple qui a duré pendant toutes les années 1920. Certaines de ces pièces (toutes?) ont été jouées en public.
Ce théâtre était pétri de bons sentiments, et chaque pièce avait un thème précis.
Malgré l'engagement à la SFIO d'Hector Vince, il serait vain de chercher dans le traitement de ces problèmes sociaux un idéologie précise.
On n'est ni vraiment socialiste, ni vraiment chrétien, on est tout simplement des "braves gens", humains et charitables.
Nous sommes loin, très loin, de la Révolution populaire.

Seules, les deux pièces portant condamnation de la guerre "dérapent" souvent. Ce sont les riches qui déclarent la guerre, ce sont les pauvres qui la font, qui en souffrent, qui en meurent. C'est le peuple qui, longtemps après la fin du conflit, en subit toujours les conséquences. Ce que la guerre a détruit, la paix ne le rend pas au peuple. Les riches sont plus riches, les morts restent morts.
Le pacifisme est le seul point sur lequel Vince se montre radical.
S'il est (presque) indifférent de savoir comment les mélodrames ont été appréciés par le public villageois, la réception des deux pièces pacifistes (et surtout de Réhabilité ) serait intéressante à connaître.
Comment réagissaient les anciens combattants, les mutilés, les victimes de la guerre ?
Difficile à savoir... La critique théâtrale ignorait le chemin de Servian !