2 avril 2020

La SOCIÉTÉ DE LA CUISINE un club de gastronomes à Montpellier en 1807 et Auguste Tandon à Montpellier en 1807








Voici, grâce à des archives d'Auguste Tandon, les traces d'une société de convivialité masculine à Montpellier, sous le 1er Empire, en 1807.



Cette SOCIÉTÉ DES TRENTE (ou SOCÉTÉ DE LA CUISINE) succède à une Société de Boutonnet dont je ne sais rien.
Trois documents témoignent de la création de cette société dans une maison appartenant à Auguste Tandon, dans la rue du Merlan, l'actuelle rue des Soldats (entre le Faubourg du Courreau et le Cours Gambetta).
Ces documents proposent d'abord un local avec le mobilier nécessaire, puis un règlement de société. 
Enfin, un bulletin d'adhésion est proposé à 30 membres potentiels, exclusivement des hommes, et ceux-ci répondent "présent" avec enthousiasme.



Deux mots sur cet Auguste Tandon (1758-1824), qu'on croise partout entre la Révolution et son décès. 
Il est issu d'une famille de négociants aisés qui s'est divisée à la Révocation de l'Edit de Nantes : une partie est restée à Montpellier, continuant négoce et banque (et pratiquant un protestantisme privé), l'autre s'est réfugiée en Suisse (à Aubonne et Genève), ce qui provoquera à la fin du XVIIIe de très aigres procès d'héritage : un exilé qui a abandonné "l'amour de la patrie de ses pères", qui "refuse de se réunir [au moins en apparence] au giron de l'Eglise" et de "rentrer sous l'obéissance de son légitime souverain" peut-il contester le partage (certes un peu forcé par les circonstances) des biens de la famille effectué à la fin du XVIIe siècle?
Auguste Tandon représente la famille montpelliéraine.




Cette forte personnalité a un arc résolument multicorde. C’est un riche négociant, s'occupant aussi de banque, expert reconnu pour toutes opérations de change. Sous la Révolution, il sera chargé d'établir l'historique de la valeur hebdomadaire des assignats sur toutes les places financières d'Europe, et dieu sait si les cours ont été fluctuants! 

Il fait de la politique. Royaliste constitutionnel d’abord, Républicain ensuite, il se rallie volontiers à l'Empire, qui lui parait une bonne solution d'équilibre : son poème Lou Cervoulant, dédié à Cambacérès est une fable sur le juste équilibre entre autorité et démocratie : on ne gouverne le peuple ni avec des chaines trop lourdes, ni avec un fil trop ténu qui casse à tout instant. 

Il s'intéresse aussi aux sciences, parfois chimériques. 

Au point de vue religieux, il semble on ne peut plus indifférent. Ce protestant, descendant de protestants, a fréquenté comme Daru, l'école de l'Abbé Jean-Baptiste Castor Fabre, le plus grand écrivain occitan du XVIIIe siècle, qui enseignait mieux les humanités latines que la patristique ou le catéchisme. 
Du coup, il écrit aussi bien en français qu'en occitan ou en latin, des textes légers ou de circonstance, voire des odes à Napoléon ou à Cambacèrés.  
Il rédige même un très pittoresque dictionnaire franco-occitan (à vrai dire un inventaire des occitanismes à éviter) émaillé à chaque mot d'anecdotes parfois fort croustillantes. 
Par exemple, celle-ci, témoignage des rapports de  Deydé, maire de Montpellier, avec l'Intendant de Languedoc : 



D’ailleurs, toute sa famille écrit. Son père écrivait, sa fille fréquente le cénacle littéraire du libraire Renaud, et son petit-fils, Alfred Moquin-Tandon, sera l’auteur d’un magistral canular : Carya Magalonensis (le Noyer de Maguelone), un faux texte en occitan médiéval sur Maguelone qui trompera les linguistes les plus chevronnés. 


Mais c’est une autre histoire.


A la Restauration, il ira un peu en prison, soupçonné d'avoir manu militari soutenu l'Empire chancelant. Un malentendu, dira-t-il, né d’une dénonciation calomnieuse. N’empêche…




J'oubliais (ou je faisais semblant d'oublier) : il est bibliophile, grand ami de bibliophiles. Et pourtant, il n’y aura semble-t-il pas de livres rue des Soldats. 


Nous le retrouverons sans doute encore sur ce blog, tant son activité est débordante, sa convivialité entrainante, et sa personnalité un des pivots de la société montpelliéraine sous la Révolution et l'Empire. 

Ah ! son fils François sera une trentaine d'années propriétaire de l'Hôtel des Trésoriers de France, avant de le vendre à la famille Lunaret, qui le lèguera à la Société Archéologique. 


Ces documents sont extraits d'un gros dossier que j'ai eu la chance de recueillir il y a une bonne trentaine d'années.

Il y a 20 ans, j'en avais fait une présentation aux membres de l'Entente Bibliophile de Montpellier.  C'est cette présentation que je vais en partie suivre ici. 




PREMIER DOCUMENT : 

LE PROSPECTUS MANUSCRIT 

pour inciter à adhérer à cette société.




La Société se réunira dans la maison TANDON, rue du Merlan, près des « cazernes ». C’est-à-dire la rue des Soldats actuelle (vers l'école Gambetta, face au Bateau Livre de l'ami Ricard). Il s’agit d’une maison de moyenne importance : cuisine et 4 pièces, il est vrai de belles tailles : le salon peut recevoir une table de 30 couverts.
Surtout, il y a un grand jardin. La nappe d’eau du Cours Gambetta y favorise la croissance de superbes platanes et alimente un puits qui fournit eau et fraicheur aux joueurs de boules (la pétanque n’existe pas encore).
Ces jeux de boules ne sont pas les seuls divertissements. Jeux de cartes, d’échecs et de dames, tric-trac, billard, piquet, ou conversations sur les bancs de bois occuperont les sociétaires.
Le prospectus espère que ces jeux d’argent ne pourriront pas trop l’ambiance, mais après tout, la meilleure façon de ne pas envenimer les choses étant de ne pas s’en mêler c’est ce que fera le sage Tandon.

Car enfin, le plus important, c’est LA CUISINE (c’est d’ailleurs l’autre nom de la Société des TRENTE) : bonne chère et bons vins.

Nous sommes loin des mazets populaires de la fin du XIXe siècle décrits par François Dezeuse et ses amis Dissatiés. 
Ces chefs d’entreprises dont le moins riche est quand même riche seraient bien embarrassés pour faire la cuisine. Ils ne savent pas, ce ne serait pas bon. Or, on est là pour se régaler et on veut, sinon un trois étoiles, du moins un excellent menu de gourmet.
On a tous quelque chose de Cambacérès et de d’Aigrefeuille, les célèbres gastronomes montpelliérains de Paris.
On veut bien pique-niquer, mais pas se passer de l’argenterie, ni du cristal. 
Donc, le repas sera apprêté par un traiteur. Tandon ne dit pas son nom, (appel d'offre en cours oblige) mais les sociétaires ne choisiront pas le gargotier des casernes voisines. On sait par le poème de De La Combe (publié sur ce même blog) que cet excellent cuisinier sera un nommé d'Amat.


La maison pourra aussi accueillir, durant la semaine, les parties fines et plus privées de ces messieurs.

Quant au vin… Ah ! le vin ! Il y a deux sortes de vins.
D’abord celui d’ici, c’est-à-dire selon toute vraisemblance, de Saint-Georges-d’Orques. C’est le grand ordinaire des repas.
Et puis, il y a les "étrangers" : ceux en bouteilles (consignées, notez bien), offerts par les généreux membres. Bordeaux, Bourgogne, Côtes-du-Rhône, Champagne… et peut-être même Frontignan, auquel la notoriété peut bien conférer la dignité d’étranger.
A propos de Frontignan, une correspondance (dont peut-être je parlerai un jour) du Prince Comte de La Mark d’Arenberg (l’ami comploteur de Mirabeau) nous révèle qu’Auguste Tandon lui en fournit en quantité, mais qu’il le préfère jeune que vieux, car il perd ses arômes en vieillissant.

Revenons à nos convives. C’est le bon moment, celui de l’addition. Non pas celle du traiteur, qui se règle au jour le jour, mais celle du loyer. 1080 francs pour la première année (il y a des frais d’installation), 720 pour les suivantes. 36 f. par an par personne, 3 f. par mois, c’est pas (trop) cher.

Inconvénient majeur de ce « pas cher »: il pourrait ouvrir la Société à des « pas riches ».
On y met bon ordre en choisissant soigneusement les sociétaires potentiels à qui cette feuille manuscrite, que son unique exemplaire rend presque confidentielle, est présentée : aisés, cultivés, bons vivants surtout.
On imagine la rumeur se diffusant, mystérieuse et anxiogène : va-t-on me présenter « la feuille », suis-je assez notable ? Et la déception amère des recalés, des non-«éligibles » : on pense à l'opéra d'Offenbach, Monsieur Choufleuri restera chez lui, il n’ira pas rue du Merlan.

Pour favoriser encore cet « entre-soi », deux groupes sont privilégiés pour le recrutement. D’abord l’ancienne société de Boutonnet, qui a dû fonctionner à la fin de la Révolution ou au tout début de l’Empire.
Ensuite, (Article XIII du Règlement), les invités des diners qui auront fait leurs preuves, seront privilégiés lors du renouvellement des membres.

Il nous reste à identifier les 30 premiers membres de cette Société
Pour certains, pas de problèmes. Pour d’autres, l’absence de prénom laisse quelques ambigüités, mais permet de situer « la famille ». Seul un petit nombre n’a pas laissé assez de traces dans l’histoire de la ville pour être facilement identifiés.







Nous avons d’abord un très fort contingent de négociants / agents de change. Rien d’étonnant, c’est le cas d’Auguste Tandon, moteur de l’entreprise.
Les BASTIDE sont négociants en textile, mais je ne sais lequel est représenté ici, Louis, le plus marquant étant dans l’administration à Paris durant tout l’Empire.
César BOUCHE et son aîné (François-Auguste ? ) appartiennent à une famille de négociants, et sont propriétaires du château d’Assas.
Idem pour les BOUSCAREN, gros fabricants de toiles d’indienne.
Joseph CAMBON (1727-1814) est connu comme marchand de toiles, et chaud partisan de la Révolution. C’est grâce à son courrier spécial que les montpelliérains ont appris la prise de la Bastille. A moins qu’il ne s’agisse de son fils (1756-1820) qui mourra en exil à Bruxelles pour avoir, député de l’Hérault, voté la mort de Louis XVI.
Un François Eugène EUZIERE est attesté l’An V comme négociant.
Simon-Pierre GOUDARD (1750-1822) est directeur des Salins de Bagnas lorsqu’il épouse à Montpellier Adélaïde Meynadier, fille de négociants. Il est connu pour avoir acheté le château de L’Engarran.
GRANIER aîné désigne sans doute Guillaume (mort en 1817) gros marchand de laine, père de Pierre Louis, baron d’Empire et maire de Montpellier de 1800 à 1814, oncle ( ?) de Zoé maire de Montpellier sous la Monarchie de juillet.
Jean-Jacques LAFOSSE appartient à une famille de riches négociants d’indiennes.
Antoine David LEVAT appartient à la famille qui a construit le château éponyme en 1764. Il est marchand de laines.
Tout comme Alexandre LIONNET.

Comment parler de LOUIS MEDARD en trois lignes ? Ce négociant spécialisé dans le commerce de la soie est justement et heureusement célèbre et célébré pour le don de son extraordinaire bibliothèque à la ville de Lunel. C’est un ami très proche de son associé Jean PARLIER (qui a le même ex-libris que lui, et file du bon coton dans sa manufacture d’Aniane avec son frère Louis) et de Cyrille et Auguste RIGAUD (1760-1835), dont il possède 15 volumes de manuscrits. Ces derniers, fils de libraires, sont tous deux négociants en indienne et poètes occitans. Ils se sont tellement engagés à la Révolution qu’à la Restauration, leur poème : L’Aristocratia chassada de Mountpelié les contraint, par un effet boomerang, à quitter la ville.


D’autres sans être personnellement négociants, ont avec la profession des attaches familiales fortes.
Jean-Marie Joseph ALBOISE est juge à la Cour de Cassation, mais a épousé une fille des négociants Folquier.
Les AUTERACT sont notaires et négociants. François, né en 1763, a épousé Rose Cambon.

Il y a aussi des gens qui ont été très en vue durant la Révolution.
C’est le cas du professeur de botanique Jean Nicolas BERTHE (1761-1819) qui a été officier municipal de 91 à 93, et a participé activement à la chute de la statue de Louis XIV au Peyrou.
Et du professeur Jean André CHRETIEN, qui fut aussi officier municipal de 91 à 93.
Jean FIGUIER (1776-1824) ou son ainé Pierre est pharmacien rue du Cardinal (de la Loge) et enseigne à l’Université. Ils se sont tous deux engagés en faveur de la Révolution, avant d’exploiter médicalement l’escargot sous toutes ses formes (sirops, gommes et pâtes contre la coqueluche…)


Certains membres, mal identifiés, semblent avoir des attaches avec la ville de Lunel (Louis Médard oblige), ou des dynasties d’orfèvres. C’est le cas de ALLIER, d’une famille d’orfèvres de Lunel, et de  Jean DUCROS (1765-1821), lui aussi d’une famille d’orfèvres de Lunel, qui, après son apprentissage chez les Bazille, est resté à Montpellier, où il a épousé une fille Bouscaren.
VEZIAN, lui, semble désigner un membre d’une famille de notaires bibliophiles (Obsen et Vézian), qui s’alliera à d’autres bibliophiles, les Belmond et Lunaret.

D’autres me sont inconnus : GARP, GAYRAL, Nicolas HOFER, J. J. MERCIER, MICHEL, ou J.P. RAYNAUD.

VALEDAU, sans doute Marc-Antoine (1756-1834), père du futur donateur du Musée Fabre, d’abord inscrit, s’est fait rayer : sans doute passe-t-il ses dimanches au domaine de GRAMMONT (ou Grandmont), qu’il a acheté en 1791.

Il y a, parmi les membres de la Société de la Cuisine des catholiques et des protestants, mais aucun ne semble avoir un engagement religieux personnel. Quelques-uns sont ou ont été franc-maçons, tous semblent s’être engagés du côté de la Révolution, puis sagement ralliés à l’Empire. Le poème d’Auguste Tandon Lou Cervoulan (déjà présenté sur ce blog) considère que c’est un bon équilibre.
La première Restauration, puis les Cent-Jours mettront à mal cette sérénité. Tandon ira en prison, Cambon sera exilé en Belgique, Rigaud à Paris …
Tous sont maintenant d’âge mûr, autour de la cinquantaine.

LE REGLEMENS (sic) 

confirme cette impression de sérénité.



mais sa présentation elle-même est assez joyeuse. Elle hérite des sociétés satiriques du XVIIIe siècle (comme celles de la Calotte, par exemple).

Très bien calligraphié sur une feuille de 50 x 37 cm, elle s’orne de deux petits dessins.





Le premier représente le LABORATOIRE DE GASTRONOMIE : une cheminée, avec son tourne-broche où rôtit un poulet, saucisson et jambon au plafond, le chat au bord de l’âtre. Avec cette sage devise (mais est-elle vraiment une vérité ? ) : « Un diné réchauffé ne valut jamais rien ».



Le second, à droite (c’est-à-dire après), ces messieurs sont constitués en UNIVERSITE DE GASTRONOMIE. Le salon est simple et bourgeois. Deux portraits en pendants, papier peint aux murs, rideaux aux fenêtres, et parquet. Sur la cheminée, les initiales A T sont celles du maître de maison.
Les universitaires, sur des chaises rustiques, sont assis autour de la table couverte de bouteilles. La fête peut commencer.
Et puisqu’on est démocrates, on a voté, et le résultat du référendum est le suivant : « La majorité fut pour la sausse piquante ».
Aussi piquante que les propos de table.

Ce règlement se contente de préciser quelques points mineurs.
·      Pas de table de plus de 24 couverts.
·      On peut inviter des amis.
·      Tandon et Raymond Loustau, le concierge auront seuls la clef.
·      La maison peut être réservée pour des diners particuliers en semaine.
·      Les diners commencent à 2h et demie, heure solaire.
·      On peut amener du vin « étranger », c’est-à-dire meilleur.
·      Le « patron » n’est pas l’arbitre des jeux d’argent.

















Plus intéressant, mais  moins beau, 

le troisième document fait 

l’inventaire des meubles et ustensiles. 


Il y en a pour environ 3 000 F.



On peut les répartir, sommairement, en catégories.
Les MEUBLES sont simples.
Dix tables à manger simples mais utiles. Deux buffets, deux encoignures, et 46 chaises : on prévoit les invités.
Un seul luxe, et encore, 4 glaces évaluées 150 f. Les estampes, elles, sont modestes : 12f. les 5.  Le sieur de La Combe, qui écrira sur la Société en 1810, les décrira comme érotiques. 
Au mur, une tapisserie qui a coûté 132 f. : papier peint ou textile ?
6 paires de flambeaux.
Les chenets sont en pierre sculptée.
Les fauteuils ont des coussins, le sofa est là, la table de billard a mis son tapis neuf, les tables de jeux sont en noyer. Et ce ne sont pas les jeux qui manquent.


La VAISSELLE, elle, est assez simple, mais n’oublions pas que le traiteur fournit cristaux et argenterie. La « terre de pipe » (faïence blanche) est omni-présente : 12 douzaines d’assiettes, saucières, saladiers, moutardiers, plats (32 différents !) et plateaux.
Quelques pièces de porcelaine, pour le café surtout, ou la présentation des fruits.
Et des verres, pour toutes les circonstances : vin, liqueurs, champagne.


Les USTENSILES de CUISINE sont convenables : pots, cruches, casseroles, chaudron, cuillers de bois, et 100 briquets !
Mais n’oublions pas le tourne-broche et ses accessoires pour 132 f.
Ni les sarments pour la grillade. 



Le MOBILER DE JARDIN est plus dense : 50 vases, arrosoirs et outils.
Les allées ont été garnies de gravillons, et 4 bancs accueillent les digestions.

La CAVE est fort bien garnie : 450 bouteilles de verre noir, et leurs porte-bouteille. On a mis les tonneaux en perce, et un muid, ce n’est pas rien !
N’oublions pas les trois tire-bouchons , n'oublions pas, surtout, de nous tenir à la corde qui sert de rampe à l'escalier de la cave et a coûté 2 f. 10 sous : les vapeurs d'alcool sont si traitres ! 
Et pour les réboussiers ou les suisses, il y a, à la cave, 20 cruches de bière. 



Telle quelle, cette SOCIETE DE LA CUISINE est à la fois l'héritière des CLUBS d'Ancien Régime, et l'ancètre des CERCLES, comme celui de La LOGE, fondé au début des années 1830.

Les détails que nous fournissent ses archives nous révèlent des pans inconnus de la gastronomie et de la convivialité masculine dans les classes aisées de province sous l'Empire.
















29 mars 2020

Brut : la peste de 1629 à Montpellier par François Ranchin.

 Voici, en quelques pages, le récit que fait François Ranchin, professeur de médecine et premier consul, de la peste de 1629 à Montpellier.















12 mars 2020

GASTRONOMIE À MONTPELLIER SOUS LE PREMIER EMPIRE







GASTRONOMIE MONTPELLIÉRAINE SOUS LE PREMIER EMPIRE




Un carnet découvert aux Dimanches du Peyrou m'a réservé une agréable surprise.
Son auteur, André Frédéric De LA COMBE, un écrivain (justement) méconnu y parle, avec quand même une certaine verve, de la SOCIÉTÉ DE LA CUISINE, ou SOCIÉTÉ DES TRENTE, fondée par Auguste TANDON en 1807 dans sa maison et jardin de la rue du Merlan, à Montpellier (rue des Soldats actuelle).
Je parlerai dans quelques temps plus longuement de cette Société.
Me voici donc à publier une glose avant de publier le texte principal.
Grâce à l'amabilité de Fabrice Bertrand qui n'hésite pas à communiquer son immense savoir, je suis à même de donner un peu de précisions sur mon auteur. 
Il s'agit de (André) Augustin de La Combe, né à Montpellier le 5 sept 1758, mort dans l'hôtel de Gironne le 3 août 1837. Il s'était marié le 1 mai 1792 avec Péronille Ricard. Il était fils de Augustin, négociant originaire de Saint-Bauzille de Putois et de Marianne Bonnet. 
Son fils aîné , né le 10 mai 1802 sera, lui, banquier, et maire de Montpellier  du 27 avril 1874 au 18 mai 1876. Il habitait dans son hôtel, 41 rue de l'Aiguillerie, où il est mort le 13 février 1880. 

Nous sommes en 1809 ou 1810.
De LA COMBE fréquente et apprécie cette Société de convivialité masculine consacrée à la gastronomie.
Et ses 138 alexandrins nous donnent force détails sur les goûts gastronomiques des montpelliérains sous le Premier Empire.
 Nous y trouvons confirmation que les montpelliérains sont de très gros mangeurs de viande. Les chiffres de l'octroi étudiés par Yvette Maurin[1] nous apprenaient qu'ils consommaient 25 k de viande par personne et par an (contre 18 k pour la moyenne des français) auxquels s'ajoutent les volailles et les 10 k. de poisson. Sans compter les aloyaux entrés clandestinement dans la ville sans payer l'impôt. Nos bons vivants font monter les statistiques.

Nous en apprenons aussi un peu plus sur les moeurs de l'époque, prostitution ou libertinage d'Ancien régime.

 Voici donc ce "poème".  A noter que  le manuscrit ne porte en général pas de majuscules en début de vers, ce qui accentue le prosaïsme du texte.
J'ai rétabli la ponctuation lorsque c'était nécessaire. Je n'ai reproduit les fautes d'orthographe que lorsqu'elles ont un quelconque intérêt.  J'ai divisé le texte en sections pour aérer sa lecture. Les chiffres entre parenthèses numérotent les vers). 



LA CUISINE, poème Héroïcomique par Mr DELACOMBE


Je chante les héros de la chère divine
les enfants de Comus, les dieux de la cuisine
que l'on a vu souvent les armes à la main
chanter[2], rire, manger jusques au lendemain
et se rendre fameux dans plus d'une bataille
contre les petits-pieds et contre la volaille.
O Muse inspire-moi dans ce noble projet
et toi Vatel aussi, digne d'un tel sujet
qui ne put un instant survivre à la pensée
dans un festin royal, de manquer de marée.       (10)
Par ce trait héroïque échauffe mon cerveau,
dicte à nos cuisiniers, du fond de ton tombeau,
des lois sur la cuisine et sur ton ordonnance
des repas somptueux, c'est la grande science
fait que s'il leur arrive un contretemps fâcheux
imitant ton exemple en homme valeureux
ils percent sans frémir leur bedaine engraissée
d'un coup de tranche-lard, au défaut d'une épée.

Vous connaissez, amis, le quartier du Merlan[3]
il n'est aucun de vous qui n'ait en son printemps       (20)
visité quelques fois cette étroite ruelle
qui fut l'écueil, hélas, de plus d'une donzelle[4].
L'on y trouve un jardin charmant et mistérieux
azille impénétrable aux regards des curieux
c'est là que se rendait  un favori des muses[5]
un philosophe aimable et si je ne m'abuse
il y sacrifiait en l'honneur de Vénus
il y goutait par fois des plaisirs défendus.
C'est dans ce lieu charmant qu’enivré de délices
il bravait des méchants la haine et les caprices            (30)
qu'avec sa bonne amie, sans témoin et sans bruit
il prenait ses ébats dans l'ombre de la nuit[6].
Il l'avait embelli d'emblèmes, de figures
dont l'aspect au plaisir excitait la nature[7].
Mais malheureusement on ne peut pas toujours
en jeune Celadon servir le dieu d'amour
il faut abandonner ses drapeaux, sa bannière
et se ranger sous ceux d'un dieu plus débonnaire
c'est aussi ce qu'a fait l'illustre fondateur
de cette réunion de charmants ribotteurs.              (40)

Vrais épicuriens, gourmands de toute classe[8]
des docteurs, des savants du double mont Parnasse
avocats et bourgeois, magistrats et guerriers
fin ancien fournisseur, négotiants, banquiers
c'est là qu'au dieu Comus l'on fait des sacrifices
qu'on boit à l'amitié, qu'on mange avec  délices
une fois la semaine on célèbre un banquet
et souvent même deux quand l'occasion le fait
s'il s'agit de chomer[9], d'une dinde truffée
ou bien d'un pâté froid l'agréable arrivée.  (50)

On y voit tour à tour établis à grands frais
des tons [thons] péchés au loin  malgré les fiers anglais[10]
des jambons succulents venus de Vesphalie (sic)
des saumons arrivés par la messagerie
des huitres, des rougets, des turbots, des gougeons
des soles, des brochets, enfin tous les poissons
que fournissent l'étang, la Méditerranée.

Un pâté de morue aux truffes apprêtée
un aloyau de boeuf qu'un ami complaisant
a porté de Lyon et dont il fait présent    (60)
la poularde au gros sel, une gigue attrayante
un filet de chevreuil à la sauce piquante[11]
la bécace (sic) au long bec, des cailles, des vanneaux,
des canetons farcis autour d'un beau panneau
des truites qu'on a pris dans le lac  de Genève[12]
pour ces pauvres enfants de la bonne mère Ève.

C'est le cas de parler de ce coup du milieu[13]
qui rouvre les conduits et surtout donne lieu
de faire en ce moment la pause salutaire
dont on a grand besoin, quand on fait bonne chère.    (70)
J'ai toujours eu du goût pour le point du milieu
le centre à mon avis est un morceau de dieu.

Disons un petit mot de la fine salade
d'un genre tout nouveau et qui n'a rien de fade
comme notre laitue et d'autres végétaux
qu'il faut abandonner aux tristes animaux
mais de cette volaille appelée bayonnaise
excitant l'appétit par un excellent choix
de truffes, cornichons, câpres, persil, anchoïes
plat favori d'Amat[14] qu'ici je suis bien aise      (80)
de trouver l'occasion de louer dans mes vers
je lui dois cet hommage : il a dans vingt hiverts
exercé son talent de plus d'une manière
pour flatter nos palais pour tenter de nous plaire
en variant ses mets, en soignant ses coulis
en décorant les plats à l'instar de Paris
je veux lui dédier quelque jour une épitre
je lui dois cet honneur à plus d'un juste titre
comme fit Frédéric[15] à son cher cuisinier
et tressant avec soin les feuilles de laurier      (90)
qu'il met dans ses ragouts, lorsqu'il les assaisonne,
ceindre son bonnet blanc d'une double couronne.

Il me semble de voir ces légers entremets
ces gâteaux à la broche et ces beignets sucrés
et tout ce qui compose un troisième service
ouvrages préparés avec art dans l'office
qu'on ne dédaigne point sur la fin du repas
et dont les vrais gourmands savent faire un grand cas.

Les prémices des fruits, soustraits à la gelée
dans une vaste serre à grands frais échauffée      (100)
des fraises, des melons et souvent en hivert
en dépit de Boileau on mange des pois verts.

L'ennui n'a point d'accès dans cette compagnie
l'on en bannit bien loin les chagrins de la vie
en buvant à longs traits les vins les plus exquis
de toutes les espèces et de tous les pays
le tavel capiteux, bordeaux, Cotte rôtie
le champagne mousseux, bourgogne et malvoisie
St Pierre, Carbonnieux, le Chypre goudronné
le madère fameux, le frontignan doré               (110)
grenache, rivesaltes et le vin de Constance
enfin tous les nectars les plus prisés de France
riche produit des plants consacrés à Bacchus
qu'on connaissait à peine au temps de Lucullus
cet homme fastueux dont la magnificence
des plus grands souverains égalait la dépense.

Mais qu'il me soit permis en passant d'observer
un point essentiel : on aurait du tracer
dans la salle à manger cette belle sentence
écrite en lettres d'or et de grande importance              (120)
en tout temps buvez frais[16], mangez toujours bien chaud
force glace en été, dans l'hiver des réchauds
et d'un autre coté, ces mots pleins de prudence
qui valent d'un docteur la rigide ordonnance
buvez du bon vin vieux et jamais du nouveau
gardez-vous bien surtout de l'affaiblir par l'eau
rien n'est plus dangereux, n'abrège plus la vie
que ce mélange affreux, source d'hydropisie
le bon vin donne à tous un petit grain d'esprit
chacun, de son talent, y fait valoir le fruit.           (130)

Il n'est point défendu d'y parler politique
mais sans fiel, sans aigreur et jamais la critique
des rois ou des sujets n'improuve les travers.
À ces bons réjouis qu'importe l'univers.

Bonne chère, bon vin, près d'une table ronde
la chanson, l'amitié, pour eux voilà le monde
ainsi, buvant, mangeant d'assez bon appétit
très agréablement le temps coule et s'enfuit            (138)

                                   FIN






Ce texte est extrait d'un carnet manuscrit broché dans une reliure velin à rabat et lacet, portant, sur la quatrième de couverture l'inscription à l'encre :
Oeuvres / Tome 3me / De Delacombe / ainé negt  ou / Enfants de ses / loisirs / depuis 1800 à 1810.
Le carnet est paginé de 75 à 179 (quelques feuillets vierges).
Ce texte occupe les pages 119 à 126.







Ce Delacombe semble faire le commerce de toutes sortes de denrées.  Une  "Lettre de commerce en vers" datée du 27 germinal an 13  accompagnant une barrique de Sandal (?) décrit ses activités à son correspondant  :

Si vous tenez la pharmacie
je fais aussi cette partie
j'ai du séné de Tripoly
du beaume de Floraventy
de l'opium, de l'ypécacuaua
du camphre et du quinquina
j'en fournis Vic et Villeneuve
Pérols en fait aussi l'épreuve
je leur garantis le succès
dans trois jours ils n'ont plus d'accès.
J'ai l'entreprise de l'armée
elle se trouve constipée
par l'ardeur de tous nos soldats
qui brûlent d'aller au combat.
Je viens d'envoyer à Mayence
une voiture en diligence
chargée de trente caissons
contenant kermès, sel d'ipsum (?)
semencoutra mise en vessie
cantarides et magnésie
tartre, casse, assafetida
mauve en l'arme et caetera.
Je tiens la foire de Beaucaire
nous pourrons faire quelque affaire
en tout je suis bien assorti
et puis vous servir en ami.



D'autres textes de ce carnet complètent (peu et mal) le portrait de l'auteur.
Il va à Maguelone en bateau avec Mlle du Cayla. Il fréquente une comtesse russe qui se soigne à Montpellier.
On ne sait rien de ses choix politiques sous la Révolution, mais l'Empire lui semble un excellent "juste milieu", et il admire Cambacérès à qui il adresse une épitre louangeuse. [Son fils sera, de 1874 à 1876 maire de Montpellier, de tendance royaliste légitimiste] 
Nous l'avons vu colporter des ragots sur la jeunesse de Tandon. Le Maire  (Pierre Louis Granier) lui-même n'est pas à l'abri de sa Satire :

Jeudi dernier sur l'Esplanade
notre maire en grande parade
donnait le bras à sa p[utain] ...

Nous ne sommes pas surpris, d'après son idéal gastronomique de le voir maudire ses d'hémorroïdes :

Si vous revenez, traitresses
vous loger entre mes deux fesses
je vous traiterai durement !

Il écrit aussi en patois (comme tout le monde) des anecdotes égrillardes, comme cette apostrophe à Mme R...  qui avait soulagé un besoin pressant assez mal à propos :
Ye pensas pas
de pissa davant tout lou mounde
...
una aoutra fes
segas un paou pus reserbada
una aoutra fes
se me creses ou gardarez.
Pissas pus leou dins la camisa
que de fayre aquelle soutisa
...




Notons pour terminer et avant d'éventuelles nouvelles recherches que le Pr Dermigny, dans son étude sur le commerce des toiles indiennes cite un F. Delacombe qui, en 1796, achète pour 250 000 livres en assignats la campagne de Moncoussou (?) [cité par P. Clerc dans son Dictionnaire de biographies héraultaises].

Par ailleurs, les papiers d'Auguste Tandon concernant la Société de la cuisine ne mentionnent jamais Delacombe comme membre du Club des Trente. Il a donc rejoint le groupe après sa fondation en 1807, ou n'a été qu'un de ses invités habituels prévus dans les statuts.


Vous serez bientôt invité à rejoindre la Société de la Cuisine, ou des Trente, como voletz...












[1]  - Yvette Maurin : Le marché urbain de la viande à Montpellier au début du XIXe siècle d'après l'octroi. In : De l'herbe à la table. La viande dans la France méridionale à l'époque moderne.  Colloque, Montpellier, 1993.

[2]  - La présence du chant est soulignée par ce texte, alors que les statuts méticuleux de la Société n'en parlent jamais.

[3] - Rue du Merlan : actuelle rue des Soldats, entre faubourg du Courreau et cours Gambetta.

[4] - Les petites rues entre Courreau et Gambetta, situées aux abords immédiats de la caserne militaire qui occupait l'emplacement actuel de la Sécurité Sociale, mais également de l'École de droit, étaient le siège de bordels et de nombreuses petites maisons de prostitution.

[5]  - Il est bien évident que ce "favori des muses" est Auguste Tandon, poète français et occitan, propriétaire de cette maison avec jardin, où, en 1807, il établit "La Société des Trente", autrement nommée "la Société de la Cuisine". Sa réputation de poète, de philosophe et de bon vivant était bien établie à Montpellier.

[6]  - Sa "bonne amie" était-elle la future Mme Tandon, ou une autre? Auguste Tandon avait épousé le 30 juin 1781 Thérèse Lassalvy.

[7]  - La décoration de cette garçonnière par des gravures érotiques est un aspect inconnu d'Auguste Tandon, poète bon vivant certes, mais notable protestant, et respectable agent de change. Il est vrai que  Delacombe fait remonter tout ça à l'Ancien Régime, aux temps de Louis XV et Louis XVI. 

[8]  - Après Auguste Tandon, Delacombe "balance" les autres membres de la Société de la Cuisine.

[9]  - Chomer ?? 

[10]  - Ah ce blocus anglais !

[11]  - Sur le tableau constitutif de la Société, une vignette porte la légende : "La majorité fut pour la sauce piquante".

[12]  - Curieusement, les truites ne viennent pas des Cévennes, mais de Genève. Déjà, en 1677, John Locke, séjournant à Montpellier  notait : "J'ai mangé de la truite apportée de Genève à Montpellier. Elle était blanche mais elle avait bon goût et elle mesurait 3 pieds et 4 pouces de long" (près d'un mètre!). (Carnet de voyage publié par Guy Boisson et Marie Rivet).

[13]  - Autre nom du 'trou normand'.

[14]  - Identifier ce cuisinier traiteur.

[15]  - Frédéric II de Prusse.

[16]  - John Locke, toujours, est surpris le 4 janvier 1676 : "Même à cette époque de l'année, on met la boisson en bouteille dans de la glace pour la rafraichir".  En Languedoc, au XVIe, XVIIe, XVIIIe et même XIXe, le vin, qu'il soit d'ici, de Bordeaux ou d'ailleurs, se boit très frais.