14 janvier 2013

Un gros cabinet de lecture à Montpellier : Gabon, libraire en 1822. Les surprises d'un catalogue de 10 000 volumes



CATALOGUE DU CABINET LITTERAIRE DE GABON à MONTPELLIER. 1822

CATALOGUE DU CABINET LITTERAIRE de GABON et Cie LIBRAIRES, Grand'Rue, n° 321 et 322, à MONTPELLIER. 
1822 - (Imprimerie de Jean Martel le jeune). 
90 pages - In 4° - 2767 titres (très souvent en plusieurs volumes). 

Je présente aujourd'hui quelques surprises ou notices amusantes tirées de ce catalogue .
Il ne convient pas de dire que cette liste reflète la lecture à Montpellier pendant la Restauration. Bien des bibliothèques, privées ou publiques, constituées à la même époque, montreraient le contraire.
Il s'agit de ce qui se lit dans le cadre d'un cabinet de lecture et de prêt de livres.
La catégorie des romans y est sur-représentée.  Je n'ai pas fait de statistique, mais disons que les 3/3 des livres prêtés sont des romans.
La surprise, c'est que les 90% au moins de ces romans n'ont laissé aucune trace dans la mémoire littéraire.
Paradoxalement, les plus connus sont les étrangers, allemands comme Goethe, mais surtout anglais : Fielding, Scott, Sterne, et tant d'autres. L'anglomanie de la Restauration n'est pas une légende.
Chez les français contemporains, c'est à peine si on aperçoit Lamartine ou Charles Nodier, écrasés par Chateaubriand qui joue, il est vrai sur tous les tableaux.
Les classiques français sont réduits a minima.  Mais les philosophes sont là : Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Diderot, Condorcet ont là leurs oeuvres complètes, tout comme Nicolas Restif de La Bretonne.
Les récits de voyage sont la seconde catégorie en nombre.
A noter enfin un petit lot, mais très significatif, d'histoire contemporaine : toute une littérature napoléonienne ou au contraire anti-buonapartiste, et des apologies des Bourbons
Quelques almanachs, quelques livres techniques, par exemple de stratégie militaire complètent la collection. 
Notons l'absence TOTALE de toute publication régionale ou régionaliste. Rien sur l'histoire de Montpellier ou du Languedoc (alors qu'il en paraît alors à foison). Aucune trace de littérature occitane. Ni Goudouli, ni l'abbé Fabre, et, a fortiori, aucun autre écrivain de langue d'oc, fussent-ils montpelliérains comme Tandon.
Aucun livre religieux non plus. Pas même une Bible.
CATALOGUE DU CABINET LITTERAIRE DE GABON à MONTPELLIER. 1822

Finalement, la plus grosse surprise, dans cette France de la réaction catholique et de l'ordre moral, c'est la présence de 2 romans de SADELa Marquise de Ganges, en 2 volumes , et surtout les 8 tomes illustrés de  "Aline et Valcour, ou Le roman philosophique écrit à la Bastille un an avant la révolution de France par le marquis de Sade. "

Mais voici quelques PERLES et SURPRISES cueillies au fil des pages .
Je cite tel que, sans commentaires.
Il y a souvent des sourires,parfois même des rires à lire ces listes. 
CATALOGUE DU CABINET LITTERAIRE DE GABON à MONTPELLIER. 1822


TITRES BIZARRES : en fait, c'est l'époque du sous-titre roi, c'est là où s'exhibe l'esprit de l'auteur ou le sens commercial de l'éditeur.  Certains sont de véritables devinettes.
74 - L'Américain, ou l'homme comme il n'est pas.
129 - Les aventures d'un homme extraordinaire, ou les femmes comme il y en a beaucoup. 2 vol.
183 - Caroline, ou le danger de nommer les choses par leur vrai nom. 3 vol.
246 - Clémence de Sorlieu ou l'homme sans caractère.
299 - La courtisane amoureuse et vierge. 2 vol.
309 - Le danger d'aimer un étranger . 4 vol.
337 - Les deux Eugènes, ou dix-sept pères pour un enfant. 3 vol.
417 - L'Enfant du trou du souffleur.
502 - Les folies de ce temps-là, ou le 33e siècle. 2 vol.
544 - Le grelot, ou Les etc. Ouvrage dédié à moi.
696 - Juanna et Tiranna, ou Laquelle est ma femme ? 4 vol.
790 - Le Mari coupable, ou L'Habitant des tombeaux. 2 vol.
797 - La marmotte philosophe, ou La philosophie en domino. Par Fanny de Beauharnais.
863 - Monsieur Ménard, ou l'Holle comme il y en a peu. 3 vol.
864 - Monsieur de La Poulinière, ou l'Homme comme il y en a tant. 3 vol.
960- Le Perroquet, roman anglais-français-allemand et qui n'est d'aucune langue. 4 vol.
1164 - La Tour infernale 3 vol.
1169 - Trois B*** , ou aventures d'un boiteux, d'un borgne et d'un bossu. 4 vol;
1168 - Vice et vertu 4 vol. (sorry, private joke)
1225 - Voyage autour de ma bbliothèque roman bibliographique. 3 vol. par Caillot
1278 - Zuloé ou La religieuse reine, épouse et mère sans être coupable . 3 vol.
1326 - Berthe ou le pet mémorable, anecdote du 19e siècle. 
2348 - Le fruit défendu, ou L'histoire d'un abbé.
2594 - Honny soit qui mal y pense, ou Histoires des filles célèbres du 18e siècle. 3 vol.
2620 - Le fut-il, le fut-il pas? ou Julie et Charles, suite et conclusion de l'égoïsme. 2 vol.
2719 - Résurrection d'Atala, et son voyage à Paris. 2 vol.
2735 - Séraphine, ou Le républicain royaliste. 2 vol.
2761 - Voyage au centre de la terre, ou Aventures de Clairancy et de ses compagnons dans le Spitzberg, au Pôle Nord et dans les pays inconnus. 3 vol. 


UN GOUT POUR L'EXOTISME ou quand le racisme ambiant cède le pas à la curiosité :
24 - Adonis, ou le bon nègre, anecdote coloniale.
99 - Antar, roman bédouin. 3 vol.
110 - Arnold et la belle Musulmane. 2 vol. 
274 - Les charmantes leçons d'Horam, dfils d'Asmar, trad. du Persan. 3 vol.
300 - Le cousin de Mahomet
698-Le juif bienfaisant . 3 vol.
874- La Mulâtre comme il y a beaucoup de blanches. 2 vol.
1276 - Zoflora, ou la bonne négresse. 2 vol.
CATALOGUE DU CABINET LITTERAIRE DE GABON à MONTPELLIER. 1822


NAPOLÉON, POUR OU CONTRE :
52 - Quelques scènes de la Campagne de Russie, anonyme, 2 vol.
84 - Amours et aventures de Barras ... avec mesdames Josephine de B* (future impératrice), Tallien, etc... 3 vol.
88 - Amours secrètes de Napoléon Buonaparte et de ses quatre frères. 6 vol. 
796 - Marie ou les peines de l'amour. Par louis Buonaparte. 3 vol.
883 - Napoléon et Louise, ou le mariage du héros. 2 vol.
1310- Buonaparte, sa famille et sa cour. Anecdotes secrètes par un chambellan forcé de l'être. 1816. 2 vol.
1324 - Cinq mois de l'histoire de France ou fin de la vie politique de Napoléon. 1815.
1347 - Correspondance inédite, officielle et confidentielle de Napoléon avec les cours étrangères... 1819. 5 vol.
1344 - Buonaparte et sa famille, ou confidences d'un de leurs anciens amis. 2 vol. 
1518 - L'Europe tourmentée par la révolution en France, ébranlée par 18 années de promenades meurtrières de Napoléon Buonaparte. 1815. 2 vol.
1565 - Histoire amoureuse de Napoléon Bonaparte . 1817 . 2 vol.
1574 - Histoire de Bonaparte, depuis sa naissance jusqu'à son départ pour la bataille de Waterloo. 5 vol.
1612 - Histoire de Napoléon Bonaparte depuis ses premières campagnes jusqu'à son exil à l'île de Saint-Hélène. 1815.
1666 - Histoire secrète du cabinet de Napoléon Buonaparte et de la Cour de Saint-Cloud. 1814. 2 vol.
1687 - Itinéraire de Buonaparte de l'île d'Elbe à l'île de Sainte-Hélène. 1816.
1698 - Jugement impartial sur Napoléon. 1820.
1761 - Manuel des braves ou victoires des armées françaises en Allemagne, en Espagne, en Russie, en France, en Hollande, en Belgique, en Italie, en Egypte... par plusieurs militaires. 1817. 6 vol.
1819 - Mémoires et correspondances de l'Impératrice Joséphine. 1820. 
1856 - Mémoires secrets sur Buonaparte. 1814. 2 vol.
1873 - Le Moniteur secret, ou Tableau de la cour de Napoléon, de son caractère et de celui de ses agents. 1814, 2 vol. 
2055 - Procès de Buonaparte. 1816.
2105 - Le Royaume de Westphalie, Jérôme Bonaparte, sa cour, ses favoris et ses ministres. Par un témoin occulaire. 1820.
2335 - Histoire de Bonaparte depuis sa naissance jusqu'à ce jour. 1816 2 vol.
2348 - Napoléon Bonaparte. recueil de pièces sur la mort de — . 2 vol.


CATALOGUE DU CABINET LITTERAIRE DE GABON à MONTPELLIER. 1822



LES BOURBONS, POUR OU CONTRE :
944 - Le Parc aux cerfs, ou Histoire secrète des jeunes demoiselles qui y ont été renfermées. 4 vol.
1303 -Bibliothèque royaliste, ou recueil de matériaux pour servir à l'histoire de la restauration de la maison de Bourbon en France... 3 vol.
1371 - La drapeau blanc (journal) 2 vol.
1638 -Histoire du procès de Louvel, assassin du duc de Berry. 2 vol. 
1838 - Mémoires historiques sur Louis XVI. 1817
1871 - La monarchie française depuis le retour de la maison de Bourbon jusqu'au premier avril 1815. 
2356 - Recueil de pièces sur la famille royale.



STYLE TROUBADOUR et RETOUR DU MOYEN-AGE :
83 - Les amours du Chevalier Bayard. 2 vol. 
111 - Artus de Bretagne
155 - Batilde reine des Francs, roman.
660- Isaure ou le château de Montane. 3 vol.
1653 - Histoire littéraire des Troubadours. 3 vol. 
2103 - Roland, poème par Creuzé de Lesser (préfet de l'Hérault). 1815. 2 vol. 
2133 - La Table ronde par Creuzé de Lesser (préfet de l'Hérault). 1814 




HISTOIRE MODERNE
718 - Lanski, ou Une victime des troubles d'Avignon en 1815. 2 vol.
1209 - Vie et fin déplorable de Madame de Budoy trouvée en janvier 1814 entièrement nue et vivante . 2 vol.
1538 - Fualdez, recueil sur l'affaire. 2 vol. 
1956 - Oeuvres de Mirabeau... 1819, 2 vol.
2003 - Des Pairs de France et de l'ancienne constitution française. 1816.
2012 - Les Partis, esquisse morale et politique, ou Les aventures de Sir Charles CREDULOUS à Paris pendant l'hiver 1817.  (??)
2044 - Précis historique de la guerre d'Espagne et de Portugal de 1808 à 1814. 1815. 
2057 - Projet de la proposition d'accusation contre le duc de Cazes, à soumettre à la Chambre de 1820. Par Clausel de Coussergues.
2198 - Victoires, conquêtes, désastres, revers et guerres civiles des Français de 1792 à 1815. 27 volumes 
2204  Vie de Lannes.
2334 - Histoire complète du procès du maréchal Ney. 1815. 2 vol.
2352 - Pichegru et Moreau.
2354 - Recueil de pièces sur la liberté de la presse. 2 vol.
2355 - Recueil de pièces sur les Protestants.
2452 - Le captif de Valence, ou les derniers moments de Pie VI. 2 vol.


CATALOGUE DU CABINET LITTERAIRE DE GABON à MONTPELLIER. 1822


12 janvier 2013

L'art du contretemps. DEPARTS, journal des normaliens de Nîmes, sort son N° 1 en juin 1939 sous l'égide du pacifiste Romain Rolland


DEPARTS, revue de l'ECOLE NORMALE D'INSTITUTEURS DE NIMES

Je continue mon recensement des revues languedociennes.
En attendant de m'attaquer à un plus gros morceau, voici ma dernière trouvaille, achetée ce matin. 

DEPARTS
REVUE DES JEUNES - FONDEE PAR LES CONQUISTADORES
ECOLE NORMALE DE NÎMES 
N° 1, Juin 1939;
28 cm, 12 pages
Gérant : M. Pevel. Imprimeur : Marcel Gueidan, Nîmes. 
La couverture porte une phrase de Romain Rolland :  "Ce n'est pas rien, d'avoir vingt ans et de partir à la chasse des secondes d'éternité. ". La page 1 porte un message du même acceptant de parrainer la revue.

Editorial de L. TRICHAUD : "Notre revue sera notre vie".
L'éditorial, signé L. TRICHAUD, ressasse une seule idée, respectable mais limitée : Nous avons 20 ans, nous aimons la vie, et celle-ci est devant nous. Luttons pour notre idéal. Or, quel est cet idéal, nous ne le saurons jamais.
Aucune trace de l'actualité brulante : la guerre sera officiellement déclarée le 3 septembre 1939.
Le parrainage de Romain Rolland mériterait au moins une allusion à cette guerre, et aux différentes options qu'elle offre : engagement, pacifisme, etc...  Rien de tout ça.
Est-ce que ces jeunes n'avaient aucun idéal? Est-ce au contraire qu'ils en avaient trop, certains à droite, d'autres à gauche, d'autres, comme Rolland "Au dessus de la mélée", cette diversité entrainant ces normaliens vers un degré zéro?
Nous ne le saurons sans doute jamais.
Aucun des participants identifiés n'a laissé d'oeuvre littéraire postérieure identifiable. Citons les :  L. TRICHAUD , A. GUERIN, G. RAYMOND, ROVER (?) , S. FIESCHI.
A moins que les pseudonymes de  LU, de RAFAELO, d'EKO cachent des talents futurs. Mais le seul article qui fasse un peu sourire est celui de Rafaelo sur LE STOMA. Voir ci dessous.

LA LITTERATURE A L'ESTOMAC
Quelle idée, pour des élèves instituteurs de sortir le N°1 d'une revue à la veille des vacances scolaires, et à 3 mois d'une déclaration de guerre !!
Je suis sûr qu'il n'y a pas eu de N° 2 .

ERREUR !! 
UN LECTEUR QUE JE REMERCIE INFINIMENT M'ENVOIE LE MESSAGE SUIVANT : 
En réalité il existe au moins le numéro 2 de la revue publiée le 1er juillet 1939, avec la même couverture mais un liseré bleu. On y trouve une réponse à Giono de A. Guerin, Giono qui avait promis de collaborer à la revue mais qui est gêné par le parrainage de Romain Rolland qui n'est pas un pacifiste intransigeant 


Une affaire de viol à Montpellier en 1785 : une histoire éternelle : la victime coupable, les accusés rigolards. De l'utilité du factum pour retrouver la vie vraie des siècles passés.

FACTUM : UN VIOL A MONTPELLIER EN 1785

1785, à Montpellier. Semaine du mardi-gras, mercredi des cendres. On s'amuse, on boit de la clairette, on danse. 
Quelques jours après, Marguerite CAVALIER, "qui a à peine atteint son adolescence", porte plainte pour  "VIOL DE PUDEUR". 
Les jeunes impliqués portent des noms de notables montpelliérains. Auzillion (marié, des enfants), Fajon, Astruc, Delon, Auguste Cambon, Ferrière, Allègre. Toutes ces patronymes se retrouveront un jour où l'autre sur les listes d'élus locaux ou nationaux. 
Marguerite Cavalier est apprentie couturière, ce qu'on nomme à Montpellier une "grisette". 

FACTUM : UN VIOL A MONTPELLIER EN 1785


LES FAITS  : 
Le bal se déroule dans un local du centre ville (qui est curieusement nommé p. 15 : le Temple). Au fond, sur une estrade, l'orchestre. L'appartement est vaste, plus de 100 personnes y dansent à l'aise.
Au moment où l'on allait terminer les Bacchanales, un groupe de jeunes hommes incite les Demoiselles à sortir :  Allez vous en, retirez-vous, il ne fera pas bon ici pour vous autres. Nous allons éteindre les chandelles et faire la farce. Ce qu'ils disaient d'un ton à faire penser qu'il allait arriver quelque triste événement dont une fille devait être victime. 
A ce moment, les portes sont fermées, les chandelles du fond de la salle éteintes.
Et la fête commence....
Mlle Nougaret, une collègue d'atelier de Marguerite Cavalier déposera "qu'on lui avait seulement passé la main dans le sein, et même sous ses jupes et qu'on lui avait fait des attouchements".
Pour Marguerite CAVALIER,  "on lui a arraché avec violence les marques de la puberté" c'est à dire qu'on lui a arraché les poils du pubis et fouetté surtout certaines parties très sensibles.  On a porté des mains indiscrettes sur tous les endroits de son corps que les lois de la pudeur ne permettent ni de toucher ni d'exposer à la vue. 
Les libertins ont rassasié leur vue des objets que le sexe cache avec le plus de soin. 

Les faits sont attestés par des témoins : Joseph Mestre, Sébastien Lacombe et André Roux ont dit qu'on avait dépilé des filles dans le Bal et qu'on les avait fouettées. 
Autre témoin, Marie BERNARD, la maitresse couturière, à laquelle Marguerite Cavalier, en larmes, s'est confiée à la sortie du bal.
D'ailleurs, Il est public dans cette ville qu'une pareille aventure était arrivée une année auparavant. Les accusés et autres jeunes-gens de la ville en avaient été acteurs. On voulut la renouveler. La domestique de Me B... a été la victime de cette année-là.
A l'époque, personne n'a osé porter plainte. 


ATTITUDE DES ACCUSÉS : 
 Un de accusés d'abord se vante publiquement des faits et les renouvelle à l'instruction : "Quel délice, mon Dieu, que nous nous sommes bien amusés! Nous avons retenu deux filles, nous avons éteint les lumières, nous les avons fouettées, et leur avons arraché du poil.
Leur défense est de dire que c'est une tradition festive : La Jeunesse du bal était bruyante, elle était accoutumée à s'amuser de tout. C'est donc par amusement qu'ils ont commis un délit, ILS EN RIENT ENCORE. Lorsqu'ils seront punis, ils tourneront la punition en plaisanterie, elle leur fera passer un quart d'heure de récréation. 
 A ce jour, ils se sont bien amusés sur leur crime. On entend dans toutes les rues les rires immodérés qu'ils font éclater
Auzillon essaye d'acheter le silence de la victime : Le sieur Auzillion , en lui présentant son or : Tiens, voilà pour ton foutu poil. 

FACTUM : UN VIOL A MONTPELLIER EN 1785


LA CONTRE ATTAQUE DES INCULPÉS : 
Vos écrits sont remplis de récits obscènes. 
L'exposante cherche à faire fortune : c'est des dommages qu'elle réclame.
D'ailleurs, elle l'a cherché : Pourquoi donc aller au bal puisqu'elle ne savait point danser? ELLE S'EST EXPOSÉE AU DANGER ; ELLE L'A RECHERCHÉ.  

 CONTESTATION DES FAITS : 
Il n'y a pas eu de vérification. Le corps du délit n'est point constaté.


LA PLAINTE et L'OPINION PUBLIQUE SE RETOURNE CONTRE LA PLAIGNANTE : 
Je cite textuellement le factum (comme tout ce qui est en italique gras) : 
Une fille à qui on a fait un affront est souillée d'une espèce d'infamie; au fond du coeur on lui rend justice; mais ceux qui la plaignent le plus la méprisent. 
Lorsque la Demoiselle Cavalier résolut de porter plainte.. personne ne voulait prendre en main sa défense. Les accusés sont des gens bien respectables, toutes les bouches étaient muettes.  
 Son avocat (M. DE SEURAT, qui rédige ce factum), confesse même qu'il a fortement hésité : Il s'est adressé au Pasteur de cette fille, à ses voisins, à ses connaissances. Ce n'est qu'après les éloges qu'on lui a fait de son honnêteté qu'il a pris sa défense. La moralité de la victime conditionne sa position même en tant que victime.
Avant de se résoudre (du moins pour l'une d'elle), à porter plainte, les victimes gardaient le plus profond silence, crainte que l'aventure ne circulat de bouche en bouche.

FACTUM : UN VIOL A MONTPELLIER EN 1785

CONCLUSION : 
A travers un factum, on découvre une attitude constante face au viol dans les sociétés occidentales (chrétiennes? ) depuis des siècles. 

Je ne sais pas la décision des juges. 
Je ne sais pas ce qu'est devenue Marguerite Cavalier. 



9 novembre 2012

1625 : Rome s'inquiète des Protestants du Languedoc et des Cévennes. Récit d'un voyage sans pittoresque.

François VERON: Voyage missionnaire en Languedoc et Cévennes en 1625
            Voici une petite brochure imprimée à Rome en 1625 par Lodovico Grignani. Elle a 8 pages, et est en fait un abrégé (orienté) d'un texte de 32 pages publié la même année à Paris sous le titre : Relation du voyage au Languedoc du P. Véron envoyé du Roy pour la réduction des dévoyés, ou combats victorieux pour la religion catholique contre les ministres de Nismes, Montpelier, Béziers, Alès. 
Breve relatione del viaggio del P. Verone in Languedoc e nelle Sevenes

          Son auteur n'est pas n'importe qui!
          François Véron a 50 ans. Il est devenu jésuite en 1595, à 20 ans. A cette époque, la Ligue venait de perdre la guerre contre Henri IV qui préparait l'Edit de Nantes de 1598. La guerre prenait une autre forme, l'heure était au polémistes. Véron serait donc "le" polémiste des jésuites. En 1620, la situation politique change. Le duc de Luynes, favori plutôt accommodant avec les Protestants, est remplacé auprès de Louis XIII par Richelieu, beaucoup plus belliciste. Montpellier sera assiégé en 1622, La Rochelle prise en 1628. La Paix d'Alès de 1629 organise couci-couça une paix précaire.
          Le fait est qu'à partir de 1620, le roi ferraille contre les Protestants : François Véron quitte donc les jésuites, et devient Prédicateur du roi pour la polémique et parcours la France. En 1638, il prend une semi- retraite en devenant curé de Charenton, une des places fortes du protestantisme.
          Il est l'auteur d'une centaine de publications, dont un Abrégé de l'art et méthode nouvelle de bailloner les ministres de France... qui est justement (ce n'est bien sûr pas un hasard) reédité à Montpellier cette même année 1625. Ce manuel du polémiste du P. Véron est connu à l'époque sous le nom de Véronique (si, si, comme la passe des toreros). 
          L'étonnant c'est pourtant que cette brochure soit traduite en italien et imprimée à Rome.
          Quel improbable lecteur de ce blog saura me dire si, avant la Guerre des Camisards (1702-1710 dates larges) on a publié à Rome d'autres textes sur les Cévennes?

Breve / relatione / del viaggio del P. Verone/ in Languedoc, & nelle Sevenes, man / datovi dal Rè Christianissimo per / la conversione de gli heretici.
Conferenze con ministri.
Conversione alla fede Cattolica delli baroni del Pouget, / Vendemian, &c. e d'altre persone principali, e altre / utilità di questo viaggio.
La Congregatione de Missionari, ò della Propagatione de la / Fede, fondata da i Stati generali di Languedoc; e propo / sitione di instituire una generale per tutta la Francia.
A l'Illustrissimo Cardinale Barbarino, nepote di Sua / Santità, Legato apostolico in Francia.
Per Francesco Verone, Predicatore del Rè per / le controverse, e dottore in teologia.
Ce qui se traduit en
Brève relation du voyage du P. Véron en Languedoc et dans les Cévennes, envoyé par le Roi très-chrétien pour la conversion des hérétiques. / Conférences avec des ministres [protestants] / Conversion à la foi catholique des barons du Pouget, Vendémian etc, et d'autres personnes principales et autres utilités de ce voyage. / La Congrégation des Missionnaires, ou de la Propagation de la foi, fondée par les Etats généraux de Languedoc, et proposition d'en instituer une générale pour toute la France. 

            Ce qui frappe à la lecture du texte, c'est son absence absolue de couleur locale. Aucun pittoresque, aucune anecdote, rien. La scène se passe n'importe où... 
Seuls quelques personnages émergent, ministres protestants en tête : 
Ministres protestants du Languedoc et des Cévennes combattus par François Véron en 1625
          Il y a là Jean Bansillon d'Aigues-Mortes, Jean Faucher de Nîmes, Jean de Croy de Béziers, Michel Le Faucheur, Daniel Pérols, Védrines et Delard de Montpellier, Courant et Desmarets d'Alès, Léonard Second de Vendémian (et Cournonterral), La Faye de Gignac, Chauve de Sommières et Hospitalis de Montagnac. Tout un synode! 

          Mais en l'absence totale de pittoresque, il nous reste quelques perles à ramasser sur les pas de Véron : 

            Ritornando carico di ricche spoglie de' nemici ... (Revenant chargé des riches dépouilles des ennemis de l'Eglise catholique)  : le premier mot est un cri de victoire. 
            Una conversione generale che si potria securamente sperare frà pochi anni de tutti gli heretici di Francia... (Une conversion générale qu'on peut surement espérer d'ici quelques années de tous les hérétiques de France...) : Cette conversion générale est le but exclusif recherché par les deux religions en présence. Pour les Protestants comme pour les Catholiques, il s'agit bel et bien de faire disparaître l'autre, de le tuer. Un roi, une loi, une foi : l'adage a été mis en oeuvre par les Protestants en Angleterre et dans les états d'Allemagne, par les Catholiques en Espagne et Italie. La France, elle, balance toujours. Bien sûr, les Catholiques ont une longueur d'avance. Mais l'Edit de Nantes tolère le bi-partisme religieux, et Henri IV, roi de droit, a dû se convertir pour devenir roi de fait. En le révocant, Louis XIV fera un pas de clerc qui relancera les guerres.
Méthode de conversion des Protestants
           Pericolosi e vari sono stati i combattimenti.  Il y a deux traductions possibles : à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, mais aussi : tout danger mérite salaire

           Quanto al politico, attaccai in Alès capitale delle Sevenne, Montpelier, Beziers, Aigues-Mortes, Gignac, e per tutto la Provincia, i pastori d'errore nel mezzo de i loro Tempi, in presenza di tutti i loro seguaci... (Quant au politique, j'attaquais à Alès en Cévennes, Montpelier, Béziers, Aigues-Mortes, Gignac et par toute la province, les pasteurs d'erreur au milieu de leurs temples, en présence de tous leurs fidèles...)
           Notons d'abord deux orthographes précieuses. Véron écrit Alès et non Alais. Il écrit aussi Montpelier, qui se prononce Montpeulier, et non Montpellier qui se prononcerait Montpélier. Il témoigne ainsi de la prononciation locale, qui a perduré, malgré 'orthographe jusqu'à aujourd'hui. 
           Cette parenthèse fermée, il reste à imaginer Véron au milieu du temple protestant défiant le ministre et ses ouailles. 

           Stava qualche volta attentissimo il popolo à questo sfido; altre volte mormorava : à quanti pericoli mi sono esposto! (Le peuple était quelques fois très attentif à ce défi; d'autres fois il murmurait : à quels dangers ne me suis-je pas exposé!). Là aussi on voit très bien la scène. 

           ... Rifiutando la predica del loro ministro, in un Teatro, che io faceva drizzare alla porta dei tempi, mentre ch'il falso pastore faceva la sua buggiarda predica. (... réfutant le prêche du ministre, sur un theâtre que je faisais dresser à la porte du temple, pendant que le faux pasteur faisait son abominable prédication). Voici donc l'apparition du théâtre! Comme tous les Jésuites, Véron adore et utilise le théâtre. Les trétaux sont dressés sur la place du village.

          Predicavo in questo Teatro due hore, più meno (Je prêchais sur ce théâtre environ deux heures).

           I ministri... havevano falsificato la Scittura sacra, mutando, scancellando, aggiongendo... E dimostrava questo per l'oppositione di 12 Bibie, ò mutate, ò falsificate in diversi anni, prese dalle mani degli Hugonotti dei luoghi ove predicava (Les ministres avaient falsifié l'Ecriture sainte, changeant, effaçant, ajoutant... Et je démontrais cela par l'opposition de 12 Bibles, ou modifiées ou falsifiées au cours des ans, prises entre les mains des Huguenots des lieux où je prêchais.) Spectacle de camelot de foire : Véron demande leurs Bibles aux réformés qui sortent du prêche. On le voit ensuite littéralement jongler avec elles. Du grand art! 
Conversion massive des Protestants ou vantardise du Missionnaire?
          Oltre questi esserciti, e sfidi così publici, feci spargere per tutta la Provincia doi ò tre mila di questi cartelli di sfido, o thesi, e mandai un messaggero in tutte le città, e luoghi principali, per significare à tutti i ministri, in particolare per atto publico di notaro, in presenza di buon numero di Cattolici & heretici lo sfido mio... (Outre ces exercices et défis ainsi publics, je fis distribuer dans toute la province deux ou trois mille cartels de défi, ou thèses, et j'envoyais un messager dans toutes les villes et lieux principaux, pour signifier non défi à tous les ministres en particulier par acte public de notaire, en présence d'un grand nombre de Catholiques et d'hérétiques ...) Texte précieux qui rassemble tous les éléments en une phrase. D'abord, le rôle de l'imprimé (qu'on aimerait tant avoir, mais qui les aurait conservés?) : 2 ou 3000 cartels de défi distribués comme des tracts, ça doit faire sensation. Ensuite l'usage de l'acte notarié, le sacro-saint témoin de l'époque. Enfin, la nécessité de la foule, Catholiques et hérétiques mélés.

          La più numerosa parte de' ministri se n'è fuggita con gran vergogna (la plus grande partie des ministres s'est enfuie avec grande honte). En fait, les synodes protestants, conscients que les Catholiques avaient des possibilités d'édition très supérieure aux leurs, conseillent très souvent aux ministres de refuser ces joutes oratoires, dont la seule version orthodoxe risque d'être publiée. 

          ... per lo spatio di nove mesi in Languedoc e nelle Sevenes (durant l'espace de neuf mois en Languedoc et dans les Cévennes). Pendant 9 mois, dans cet espace limité au Gard et à l'est de l'Hérault, Véron n'a pas du passer inaperçu! 

          Molte migliaia hanno conceputo grandi dubbi della loro fede, e inchinano molto à ritornare alla Chiesa santa (Plusieurs milliers (de Protestants) ont conçu de grands doutes sur leur foi, et inclinent fortement à retourner au sein de la sainte Eglise). Il est vrai que durant les années 1620-1680, les effectifs protestants diminuent en France. Mais il faudra attendre (!) 1685 pour voir des "conversions" (!) par milliers.

           Tre altri baroni... alcuni Maestri de Compti in Montpelier... quasi tutti gli offitiali regi di questa camera... quaranta famiglie in Nismes... vinti ministri... (Trois autres barons... quelques Maîtres de la Cour des Comptes de Montpellier... presque tous les officiers royaux de cette Chambre... quarante familles de Nîmes... vingt ministres... [se sont convertis]). Y avait-il des ratons-laveurs à cette époque dans le sud de France? 

            Vinti ministri sono risoluti di abjurare l'heresia, pure che si dia loro qualche pensione (Vingt ministres sont résolus à abjurer l'hérésie, pour peu qu'on leur donne quelque pension). Ce moyen de conversion a été très largement utilisé au XVIIe, et avec succès! 
Une Congrégation pour la Propagation de la Foi en France ?
           Le reste du texte réclame la fondation d'une Congrégation française de la Propagation de la foi, avec, bien sûr, ses supérieurs et son financement. 
           On parie que Véron est candidat!
           Il existe un exemplaire de cette brochure à la BNF.

3 novembre 2012

LE DEVOIR DU PEUPLE EST D'OBEIR ! CHAPTAL et son CATECHISME DES BONS PATRIOTES , Montpellier, 1790 :


Catéchisme des bons patriotes de Chaptal. 1790

Voici un livre qui n'est pas inconnu : 3 exemplaires sont recensés dans des bibliothèques publiques : Paris, Avignon et Montpellier.
C'est le
CATECHISME A L'USAGE DES BONS PATRIOTES,
par M. J.-A. CHAPTAL, Président du Club des Amis de la Constitution et de l'égalité de Montpellier.
Publié à Montpellier, chez Tournel, imprimeur du Club, M.DCC.XC.

Entre le titre et l'adresse, une devise, qui sera reprise en bandeau au début du texte :
LA NATION,
LA LOI
ET LE ROI.
Il s'agit d'une brochure in 12° de 90 pages, dont les cahiers B et D sont imprimés sur papier bleuté. 
Chaptal professeur de chimie à Montpellier

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En 1790, Jean-Antoine CHAPTAL est un jeune prodige (il est né en 1756). Docteur de la Faculté de médecine de Montpellier depuis 1777, sa réputation de chimiste est si bien établie à Paris que, pour l'attirer à Montpellier, les Etats de Languedoc créent pour lui en 1781 (il a 25 ans) une chaire de chimie à Montpellier.
Ses études de chimie appliquée à l'agriculture, et surtout à la viticulture et à l'œnologie l'amènent à proposer le sucrage des moûts, qui s'appelle désormais chaptalisation.
Anobli par Louis XVI en 1787, il sera aussi ministre de l'Intérieur sous le Consulat, sénateur et comte de Chanteloup sous l'Empire, pair de France, titre conservé sous la Restauration.
Industriel, il crée à Montpellier une des usines chimiques les plus importantes du Sud de la France.
En  mai 1790, il participe à la prise de la Citadelle de Montpellier, et crée la Société des Amis de la Constitution (sa noblesse ne date que de 3 ans). En 1793, il est arrêté à Paris pour fédéralisme, mais relâché aussitôt : c'est lui qui dirige la fabrication des poudres et salpêtre. Il est même nommé professeur à l'Ecole Polytechnique.
Georges Washington, son ami, le réclame plusieurs fois aux Etats-Unis. Il n'ira pas. Il meurt en 1832.
Qu'est-ce que Dieu?

Cet opuscule est le début de sa carrière politique. Sa faible diffusion, locale, est sans doute destinée à le faire élire administrateur de l'Hérault (objectif atteint en 1794).
Ce Catéchisme est une suite de questions-réponses.
La première, comme il se doit, est :
Qu'est-ce que Dieu?
Réponse : Dieu est le premier et le Souverain des êtres. Il a créé le ciel, la terre et tout ce qui existe dans cet Univers.
 La seconde question nous apprend que Dieu possède la toute puissance et la souveraine bonté.
Qu'il s'en contente et s'en réjouisse, c'est tout ce qu'on lui concède : Spinoza est passé par là, on n'entendra plus jamais parler de Dieu dans ce catéchisme.
Tout le reste du Catéchisme est un mélange de projet de Constitution et de traité d'économie politique, fortement influencé par les thèses agronomistes.
Voici quelques extraits des passages les plus riches et les plus savoureux :
La reproduction est une des fins de l'homme : "Le plaisir attaché à cette fonction, dans toutes les classes d'individus, invite  tous les êtres à se reproduire (p.11).
Pays et coutumes : Les hommes qui habitent ce globe sont tous frères… Ils ne devroient donc faire qu'une grande société : mais la différence des climats apporte des modifications infinies dans le physique et le moral des individus. On a donc établi des sections qu'on a appelées ETATS.. (p. 14).
Les lois doivent varier selon le temps, les circonstances, les lieux (p. 15).
Révolution industrielle et Révolution politique : Le peu de prospérité de la France pendant les siècles qui nous ont précédé  est due au peu d'harmonie qui a régné entre les divers membres de l'Etat  (Clergé, noblesse et roture d'une part, industrie,  agriculture et commerce d'autre part)  (p. 17).
Deux cent familles qui entouroient le trône s'emparaient de tout l'or, de tous les emplois, de toutes les grâces (p. 18).
On nomme des citoyens recommandables par leurs talens et leurs vertus… C'est cette élite de citoyens qui constitue l'ASSEMBLEE NATIONALE (p. 23).
Le despotisme le plus odieux : Chaptal
Chaptal ne refuse pas d'entrer dans les petits détails :
Les livrées domestiques :
Demande : Mais du moins, un seigneur étoit bien libre de marquer ses serviteurs par sa livrée ?
R : Lorsque les terres n'étoient cultivées que par des serfs, les seigneurs leur attachoient le sceau de l'esclavage, en les marquant à leurs armes. Mais du moment que l'homme a été déclaré libre, il n'est plus permis de le flétrir en lui imposant les marques de la servitude (p. 25).
Il abolit aussi les droits de chasse et de pêche du seigneur : Ces animaux appartiennent à l'homme… Bien sûr, Si tout le monde peut chasser et pêcher..; Il est très vrai que le gibier disparoîtra de nos plaines … (mais) les bois, les montagnes en conserveront toujours… si on réprime le braconnage ! J'exclus la pêche par le poison (p. 28)
Biens du clergé : Lorsque la société a des besoins, elle peut et elle doit disposer des biens des individus qui la composent. Plus loin, à propos des propriétaires fonciers ou des industriels, Chaptal dira le contraire, leurs propriétés étant sous la sauvegarde de la Nation… Il est vrai qu'ici, il emploie un syllogisme assez sommaire : Ces biens ont été donnés à l'Eglise. La réunion des Français forme l'Eglise. Donc…!
Ainsi dégagés des soins des biens temporels, les ecclésiastiques auront plus de temps pour remplir leur vrai mission d'éducation et d'exemplarité. Il y a là un certain cynisme.
Pour la désignation des ecclésiastiques, le peuple rechercher les bonnes mœurs et surtout la tolérance, qui s'accorde si bien avec l'évangile (sans majuscule),  la raison et l'humanité (p. 32).
Savant et matérialiste (il est aussi franc-maçon), Chaptal définit ainsi le rôle des ecclésiastiques (qui ont dû, à cette lecture, avaler l'hostie de travers) : La connoissance de tout ce qui intéresse son état (et on voit bien Chaptal balayer ironiquement ces occupations sacerdotales d'un revers de main) est sans doute indispensable ; mais combien seroient précieux des hommes qui, revêtus de ce saint ministère, auroient des notions précises sur l'agriculture, la médecine, l'histoire naturelle! ILS ENTRETIENDROIENT L'ORDRE ET LA PAIX ET ENRICHIROIENT LES CAMPAGNES (p.32). C'est moi qui souligne).
L'impôt, proportionné à chacun, doit être consenti par chacun. Même les propriétés inutilisées doivent être taxées. Ne pas semer un champ, ne pas louer une maison est un tort fait à toute la nation, et, en plus de la contribution normale, une amende doit être perçue. (Ceci est toujours d'actualité en 2011).
La dernière moitié de la brochure peut se résumer au choix (élection censitaire) et au rôle des représentants du peuple.
Si le peuple trouve un homme vertueux et éclairé qui se plaise, depuis long-temps, à servir sa patrie par tous les moyens qu'il a en son pouvoir… voilà l'homme qu'il faut députer (p. 41).
Si un citoyen administre ses propres affaires avec succès.. celui-là est digne de la confiance publique ((p. 68).
Le mandat impératif est interdit car si les députés étoient astreints à se conformer aux volontés de leurs commettans… il suffiroit d'envoyer des cahiers.
Et si l'Assemblée prend des décrets injustes, le peuple doit commencer par se soumettre et obéir … car il vaut mieux souffrir pendant 6 mois, que de donner le signal de la désobéissance et de manquer de respect et de soumission à ses législateurs. LE DEVOIR DU PEUPLE EST D'OBEIR car les suites d'un moment d'insubordination sont incalculables  (p. 45).
In fine, apparaît la question essentielle :
D. SERONS-NOUS PLUS HEUREUX DANS CETTE CONSTITUTION?
R. SI NOUS NE L'ETIONS PAS, CE SEROIT NOTRE FAUTE (p. 73).
D. Que nous reste-il à faire pour affermir notre bonheur?
R. Ne point décrier les opérations de l'Assemblée Nationale, respecter nos représentans, se soumettre à leur décrets, ne pas soulever le peuple, ne point l'aigrir…
Si ça, c'est pas du bon esprit!
Le problème, c'est qu'en 1790, Chaptal considère que la Révolution est terminée et aboutie. Mais pour le "peuple aigri", elle ne fait que commencer.
Finalement, ce Catéchisme aurait fait un tabac sous la Monarchie bourgeoise de Juillet. Ah! quel malheur d'avoir 40 ans d'avance!
A Montpellier, Chaptal ne fut jamais élu député. 
Chaptal ministre

16 octobre 2012

Encore un imprimeur candidat aux élections de 1848 à Montpellier : Xavier JULLIEN, esprit confus s'il en est

Xavier JULLIEN imprimeur de Montpellier candidat en 1848


Un nouveau tract électoral pour une élection de 1848.
Elle est signée par Xavier JULLIEN qui l'imprime lui-même. En effet, Joseph Eloi Xavier Jullien  est imprimeur Place Louis XVI, (actuelle place du Marché aux fleurs, derrière la Préfecture de Montpellier). Il a remplacé Jean-Germain Tournel comme imprimeur en 1822.  Il meurt en 1859, et sa veuve lui succède à la tête de l'imprimerie.

Sa proclamation s'adresse à tous les électeurs de la France, ce qui est le signe d'un esprit large. 
Le problème, c'est que ce qu'annonce Jullien est incompréhensible. J'ai beau lire et relire, à part quelques barbarismes, des phrases bancales une ou 2 fautes d'orthographe, rien, je ne comprends rien.
Peut-on lire, en filigrane, une histoire personnelle dans les récits d'enfants malheureux du début? C'est possible.
Mais le morceau de choix, c'est ce qu'il demande aux grands hommes candidats. C'est en fait de décrocher la lune ou de tout faire sans aucun moyen. L'embêtant, c'est qu'il est impossible de dire s'il s'agit d'un passage ironique ou sérieux.
La dernière demande, sur la comparaison du temps de travail (peut-être du salaire) des ouvriers comparé à celui des paysans est énoncée de telle façon qu'il est impossible de deviner ce qui, dans l'esprit de Jullien, est bien et ce qui est mauvais.
Le charabia du dernier paragraphe, c'est du Comte de Champignac.
Le problème, c'est que tout ça a l'air clair comme de l'eau de roche et bigrement important pour Jullien.

Pour nous, l'important, c'est que sur 6 imprimeurs à Montpellier en 1848, deux sont candidats aux élections, ce qui donne pour la profession une proportion qu'aucune autre n'atteint, si haut placée soit-elle dans la hiérarchie sociale. 
Les imprimeurs se sentent décidément faire partie d'une aristocratie du peuple.

15 octobre 2012

BALIVERNES MERIDIONALES : une revue nulle et minable à Montpellier en 1867.


BALIVERNES MERIDIONALES, journa, Montpellier 1867



Voici la collection complète d'une revue née des réformes libérales de Napoléon III en 1867 :  
BALIVERNES MERIDIONALES.
Il n'y a eu que deux numéros.

Le directeur-gérant est un nommé BOURGADE, domicilié, comme le journal et comme L'Eclair (cf. ci-dessous) au 10 rue Fabre à Montpellier.
Toute la revue se limite à l'énoncé de ses bisbilles avec le directeur  du théâtre de Nîmes qui, semble-t-il, refuse de programmer une de ses pièces, "Lionel Richard". 
A la fin du 2ème numéro, Bourgade met de l'eau dans son vin en offrant gratis aux Directeurs de théâtre la représentation de sa pièce "susceptible d'un grand succès".
Balivernes méridionales

Ce BOURGADE est par ailleurs un petit peu connu sous son pseudonyme de CHEVALIER Charles DE MAUCOMBLE. Le Clerc, dictionnaire de biographies héraultaises, sous ma plume (comme quoi, on peut toujours s'améliorer) ne sait pas que ce titre ronflant est un pseudonyme. Mais il cite de lui : Mémoires d'un supplicié, une éducation (Montpellier, 1861). Ce petit livre est un livre atrabilaire de quelqu'un qui semble, à tous points de vue, avoir souffert de son éducation. Mis en pension par ses parents, il subit les brimades de ses compagnons et de ses professeurs. Mais la description des faits donne la féroce impression d'être en présence d'un paranoïaque délirant.
Je présenterai mieux ce livre (lu il y a trop longtemps) dès que je remettrai la main dessus.

Mais revenons aux BALIVERNES MERIDIONALES.
L'édito du n° 1 est un lamento sur la censure effective des imprimeurs. En effet, "même en payant d'avance" et malgré l'approbation de l'autorité, les imprimeurs sollicités, peu confiants dans la libéralisation du régime, ont refusé d'imprimer la revue.
Celle-ci paraît donc sous forme de manuscrit lithographié par N. Arles, de Montpellier.

La revue est associée au journal L'Eclair, un journal "méridional, littéraire, commercial, charivarique et financier" édité à Sète , et dont il ne paraîtra jamais que 10 numéro. C'est donc la charité qui s'appuie sur l'hôpital. Le second article est une apologie du même Eclair à l'intention des Nîmois, qui d'ailleurs n'en ont pas voulu, et qui a dû se réfugier à Sète ! Montpellier, où sont officiellement domiciliés les 2 feuilles, 10 rue Fabre (l'adresse de Bourgade) , ne semble pas plus accueillant.

Les pseudonymes sont impénétrables : Bradamanti, Tortillard, Roderic-Ribérac, Castille, Lebrun de Roquemaur. A moins que tous ces noms soient des masques de Bourgade, seul. 

Ce que confirmerait un appel in fine du N° 1  : "On demande des écrivains"!  Le besoin est évident !!
Le contenu de la revue est désespérément nul, uniquement préoccupé de  l'apologie de Bourgade et de ses œuvres.
Même les dessins sont nuls !

Rien à en tirer, mais la revue est rare ! On comprend pourquoi. Mal vendue, minable, sans contenu, on se demande pourquoi quelqu'un l'aurait conservée.
Si c'est pour autoriser de telles platitudes que l'Empire s'est libéralisé, c'est à décourager toute velléité révolutionnaire ! 

Il fallait pourtant en dire deux mots.

6 septembre 2012

Un imprimeur candidat aux législatives de 1848 à Montpellier : Jean-Antoine DUMAS

Profession de foi de l'imprimeur Jean-Antoine DUMAS, imprimeur à Montpellier en 1848
Les révolutions sont toujours une aubaine pour les imprimeurs : le brassage d'idées noircit tant de pages !
Voici donc une profession de foi parmi tant d'autres imprimées à Montpellier à l'époque. Mais celle-ci a la particularité d'être signée par un OUVRIER IMPRIMEUR, Jean-Antoine DUMAS.

Sur ce personnage, Hélène Foucault a édité une petite plaquette biographique. Mais ce n'est pas mon sujet d'aujourd'hui, et je me contente d'évoquer cette vie en deux mots, tirés des Bibliographies héraultaises de Pierre Clerc :
Jean-Antoine DUMAS (Montpellier 21 février 1799-13 sept. 1873). Chroniqueur, imprimeur et journaliste. Rédacteur unique à partir de 1834 des Annales de Montpellier et du Département de l'Hérault.
Ouvrier imprimeur chez P.P. Bompar, 1 Place du Marché-aux-Fleurs, il lui succède en 1850. En 1853, il installe son imprimerie 12 Place Croix-de-Fer (actuelle Place de l'Observatoire).
Par manque d'activité, il ferme cet atelier, et reprend en 1859 l'imprimerie de Tournel aîné.

Mais quelles sont les motivations d'un ouvrier imprimeur pour se présenter à l'Assemblée Nationale?
Je vais suivre pas à pas sa proclamation Aux Electeurs du Département de l'Hérault.

Ça commence comme un discours du comte de Champignac, ou, si l'on redoute les anachronismes, de M. Prudhomme. On voit une noble et majestueuse phalange d'écrivains, de politiciens et de savants qui s'avance avec calme et résignation ...  Cette résignation surprend, mais si on pense que dans l'Hérault, une centaine de candidats se disputent 4 postes, on comprend mieux.
Mais la Société ne se compose pas seulement de millionnaires, de savants, ou de poètes... Il y a aussi des ouvriers. Il doit donc y avoir des candidats ouvriers pour que l'Assemblée Nationale soit le tableau vivant de la société. 
Ensuite, Dumas raconte ses engagements démocratiques, que tout le monde peut vérifier puisqu'il les publie depuis 14 ans dans las Annales de Montpellier et du département de l'Hérault.

Profession de foi de l'imprimeur Jean-Antoine DUMAS, imprimeur à Montpellier en 1848
Et de développer son programme :
— Liberté des cultes : Sans religion, point de société possible.
— "Je suis ouvrier imprimeur!... c'est dire assez que je veux la liberté de la presse.
— Pas de députés-fonctionnaires !
— Organisation des Prud'hommes pour régler les conflits du travail.
— Règlement des petits procès au niveau des juges de paix et non des cours d'assises.
— Suppression des ateliers de travail dans les prisons.
— Diminution de tous les salaires supérieurs à 2000 francs.

Profession de foi de l'imprimeur Jean-Antoine DUMAS, imprimeur à Montpellier en 1848
L'appel final est un pathétique appel à laisser une place pour l'ouvrier dans la représentation nationale, après, bien sûr avoir élu le commerce, les lettres, les sciences, la politique et le clergé.
C'est bien peu.