20 février 2015

La mélancolie de Jean le Noir, misanthrope, typographe, colporteur de livres, lecteur et bibliothécaire, qui fit le tour du monde d'Alençon à Montpellier a travers l'Afrique, le Brésil, le Pérou, Saint-Domingue, le Canada, l'Inde et la Chine et mourut dans une bibliothèque. Le mystérieux roman de Gautier, curé de la Lande de Gul en 1789

Jean Le Noir ou le Misanthrope par M. Gautier, curé de la Lande de Gul. 1789
                  Voici un livre qui  se retrouve ici parce qu'il recèle, dans un coin, une description du milieu médical de Montpellier à la veille de la Révolution très curieuse, et dont je n'ai jamais relevé la trace nulle part.
                   Et dans une autre pièce, plus grande et mieux décrite encore, des détails mieux sentis encore sur tous les métiers du livre au milieu du XVIIIe : typographe, imprimeur, libraire, colporteur de livres, bibliothécaire, et lecteur...
                  C'est un de ces mystérieux romans comme savait en faire la fin de l'Ancien Régime. Picaresque et philosophique, il est à classer entre Jacques-le-Fataliste et Jan-l'an-Près de Jean-Baptiste Fabre (réédité par Philippe Gardy et Le Roy Ladurie in L'argent l'amour et la mort en pays d'oc). 
                   L'auteur en est  Jean-Jacques Gautier (1749-1829), curé de la Lande de Gul (c'est vrai!!) , dont la notoriété n'a sans doute pas dépassé Alençon dont il a écrit l'histoire.
                   Le roman est publié en 1789 à Paris, Hôtel de Bouthillier, rue des Poitevins. La BNF attribue cette adresse à cette époque à la fois au libraire Lavillette et au libraire imprimeur Antoine Laporte sans choisir entre les deux.
                   Il s'agit d'un in-8° de 246 p. 
                   Il y a eu une réédition en 1791.
                   Et puis, plus rien.
                   Ni Google ni Gallica ne l'ont numérisé, et il semble n'exister que 6 exemplaires dans les bibliothèques publiques de France : 2 à la BNF 1 à Dijon 1 à Châlons-en Champagne, 1 à Alençon, 1 à Caen.


                    La fiche de la librairie CHAMONAL décrit parfaitement les errances de Jean-le Noir autour du monde :
                    Roman d’aventures publié par l’historien normand Jean-Jacques Gautier (1748-1829). Son héros, Jean le Noir, d’humeur mélancolique et misanthrope, est originaire des environs d’Alençon dont il part jeune pour exercer divers métiers à Paris. Puis il embarque à Marseille pour un voyage qui le mène à Madère, puis au Cap Vert où il a une discussion sur la traite des noirs avec un Anglais (pp. 82-83) ; il traverse l’Atlantique pour le Brésil et le Paraguay, redescend par le Cap Horn pour le Chili et le Pérou (où il assiste à un tremblement de terre à Lima). Il franchit ensuite le Pacifique pour aller en Chine via les îles Mariannes, aborde à Canton, puis part pour Pondichéry, Surate, l’Ile de France et arrive au Cap de Bonne-Espérance. Il gagne à nouveau l’Amérique via Sainte-Hélène et aborde à Cayenne puis Saint-Domingue, le Canada et Québec (livre III chapitre XVII sur la Virginie et la Pennsylvanie qui enthousiasme Jean le Noir). Notre héros retourne enfin par Marseille dans sa province natale où il meurt à l’âge de 38 ans après avoir fait son testament. Ce long voyage initiatique autour du monde, divisé en très courts chapitres, est bien dans le ton des romans philosophiques de l’époque, dans le style de Candide, où le héros rencontre à chaque étape divers personnages qui parfont son instruction. 

                  Justement, c'est de ce que ne dit pas cette fiche qui m'intéresse ici.
                 Je laisserai aussi de côté deux problèmes majeurs : 
                  Le premier concerne l'époque où se déroule le roman. Les indices chronologiques sont précis, mais contradictoires. Disons qu'il semble se passer entre 1725 et 1750, soit presque un demi siècle avant son écriture.
                  Le second est son origine : Gautier parle plusieurs fois d'un manuscrit de  Mémoires à propos de son livre. Or, celui-ci est toujours écrit à la 3e personne. Donc, pas de Mémoires?  Mystère entretenu par l'auteur dans l'Avis au lecteur
                 Demeurant depuis plusieurs années dans la paroisse où il a dû prendre naissance, j'ai été dans la cas de faire toutes les informations nécessaires; que j'ai questionné là dessus les vieillards, qui m'ont répondu n'en avoir aucune connaissance. Il est donc plus que probable que ces Mémoires sont une fiction.
                  Et pourtant, une foule de petits faits vrais qui ne peuvent être tirés de la vie de l'auteur né après l'époque du livre sentent le vécu.
Les Mémoires de Jean le Noir : fiction ou histoire?
                  Tout ce que j'aimerais dire, c'est que le livre mérite grandement d'être lu.
                  Voici, à titre d'exemple, la naissance illégitime et les enfances Jean le Noir :
                  La mère ne fit ni neuvaine, ni pélerinage pour avoir cet enfant; elle ne suspendit point d'ex-voto; les Hermites d'Andaines, de Blanche-Lande et d'Ecouves n'avoient point prévu sa naissance qui fut un coup de foudre, un scandale dans la paroisse.
                Jean le Noir est  fils d'une tailleuse de haut-de-chausses et de père inconnu.
                 Il fut surnommé Le Noir pour la couleur de ses cheveux. Ce nom est aussi fondé que ceux de Chemin, de Rue, de Pré, de Champ, de Chêne et de Poirier; il vaut bien ceux de Veau, de Boeuf, de Loup, de Chien et de Chat; et il n'est pas plus hideux que celui d'un gentilhomme de Houlme, du célèbre Enguerrand le Goulu, qui se qualifioit de puissant et excellent seigneur de Mille-Savates, de la Mare-Marivaux et du Pont-Huant. 
                 Sa mère meurt aussitôt.
                 Le pauvre enfant fit un cri perçant lorsqu'on l'approcha du sein de sa mère déjà froid. Et l'on prétend qu'il y puisa les premières impressions de misanthropie qu'il a manifestée en toutes circonstances...
                  Il est pris en charge par ses grands parents. Mais à 5 ans,
                  il ne savait encore demander du pain en aucune langue. 
                 Ce fut alors que le bonhomme (son grand père) pensa sérieusement à son éducation; et un beau jour, revenant de la grande pénitencerie de Seès, il en rapporta les premiers principes de la mélancolie qui a toujours altéré le tempéramment de mon héros : c'étoit un alphabet... 
                 Cet alphabet devient un instrument de torture pour Jean le Noir, lui qui à la fin devait mourir  dans une bibliothèque!  
                 Les parents de Jean le Noir n'étoient heureusement point assez riches pour le tenir toujours sur les livres. Il passe donc comme Gargantua une enfance assez libre et heureuse de petit campagnard. Mais tous ses plaisirs sont chèrement payés : ayant un jour attrapé, dans le sein pierreux de la noble Cance ... une petite truite comme une grenouille, le Sergent de la forêt le trouva, le battit, le fouetta, et le baigna cruellement. 
                   Sa misanthropie s'accentue encore. A douze ans, il découvre sa bâtardise. Depuis cette découverte, Jean le Noir devint plus taciturne, plus rêveur, plus mélancolique.



                   Il se rend à Paris, chez son oncle cocher qui lui offre son premier livre : L'art de péter. C'est une révélation. Jean le Noir, enchanté de la trouvaille de son oncle, de la merveille des livres, de l'art de péter, va trouver sa vérité dans le livre.
                   Jean le Noir, constipé, mécontent des hommes et de son métier, auroit dû entrer dans la boutique d'un Apothicaire, pour se guérir : il ne fit pas plus mal, il entra dans la boutique d'un Libraire; on y trouve des histoires, des Romans et des dissertations qui valent bien une dose d'opium...
                   Je vous laisse lire (cliquez sur l'image pour l'agrandir) la vie de Jean le Noir au milieu des livres
Jean le Noir se voue au livre chez l'imprimeur d'Houry
Jean le Noir imprimeur janséniste de la rue Saint-Jacques

Jean le Noir prend découvre Voltaire et les Philosophes, et devient colporteur de livres
Le colporteur de livres et les femmes de Paris
Jean le Noir bibliothécaire du roi
Jean le Noir lit comme Bouvard et Pécuchet
                     Il devient composteur (compositeur typographe) chez d'HOURY. Quel Houry? L'histoire ne le dit pas, ce qui est gênant, les d'Houry ayant imprimé de 1678 au XIXe siècle : l'absence de prénom empêche toute datation. Il compose l'Almanach royal.
                     Puis, il passe chez d'autres imprimeurs de la rue Saint-Jacques. Il compose des thèses en latin qu'il ne connoissoit pas, mais surtout des livres sur les 5 propositions de Jansénius. Or, en 1725, à plus forte raison en 1750, les 5 propositions sont une vieille lune (vieille de 100 ans), et le jansénisme ne se mobilise plus alors qu'autour de l'Unigenitus et des 101 proposition de Quesnel. En 1789, ces polémiques étaient furieusement surannées.
                      Je laisse à penser ce que devint JLN au milieu de ces énormes compositions; il avoit beau bailler, s'étendre, se plaindre, gémir, les Jésuites n'en avoient pas plus de pitié que les écrivains infatigables de Port-Royal.
L'imprimeur charitable, pour le distraire, le fit travailler par intervalles à l'histoire des Revenans de Dom Calmet, au Traité de la Baguette divinatoire, à une nouvelle édition de Rabelais, au Misanthrope de Molière et à quelques pieux romans : Sterne n'existoit point encore.
                       Ici, Gautier dévoile ses deux vrais maîtres: Rabelais et Sterne.
                       Voltaire commençoit à paroïtre, ses poésies légères servoient aussi de récréation à JLN; et il commençoit à prendre du goût aux lettres et chantoit en les rangeant sur le composteur. Mais il vit chez les Imprimeurs, des Poètes qui avoient l'air si affamés, des Philosophes si dégueuenillés , qui avoient la barbe si longue au sortir de la Bastille, qu'il se dégoûta tout à fait. Et les accès de sa mélancolie devinrent si violens que les Imprimeurs furent forcés de l'abandonner. 
                        Le chapitre XVII qui suit a pour titre : Jean le Noir colporteur de livres et donne idée à la fois de la vie d'un colporteur de livres et du style de Gautier.
                        Puis il devient bibliothécaire du roi.

                        Jean le Noir avoit vendu quelques nouveautés piquantes aux gardes mêmes de la bibliothèque du Roi, qui l'attachèrent à la bibliothèque, parce qu'il était assez bon bibliographe.  
                         Là, JLN nous fait penser davantage à Bouvard et Pécuchet qu'à Don Quichotte.

                        Mais il lisoit aussi à l'exemple des autres, et ne s'en trouvoit jamais bien;  Il lisoit des moralistes et des examens de conscience, qui lui apprenoient des péchés qu'il ne connoissoit pas; il lisait des amusemens curieux, des recueils de bons mots qui le faisoient dormir; il lisoit des livres d'anatomie et il n'osoit plus se baisser; il lisoit de la pathologie, et il en étoit malade de chagrin.
                         Son oncle mort, il recherche du travail. : Le Lieutenant de police lui offrit une place d'écrivain au Bureau des Nourrices. Il répondit très-maussadement qu'il aimeroit mieux écrire des lettres d'amour chez les Ecrivains du Cimetière des Innocens. 
A un colonel, il répondit qu'il aimeroit mieux se faire Garçon-Boucher que de tuer des Anglais pour dix-huit sols par jour. 
Gautier est brillant dans l'humour noir. 

Il y a des métiers encore plus sots que celui de bibliothécaire...
                         Il part pour MARSEILLE à la suite d'un abbé astronome qui doit aller observer Vénus dans les mers du Sud. Le port, avec ces matelots si crasseux, qui répandent une odeur si désagréble, le déçoit.
                         Méditerranée. Pirates. Océan. On joue aux dominos et on étudie la géographie, l'histoire. Madère. Furieuse tempête. Le Cap Vert (?) et la traite des Négres.
                         Arrivée à Rio de Janeiro, au Brésil : Les Dieux ont sûrement quitté l'Olympe pour habiter ce pays. Et la mélancolie de Jean le Noir ne pourra plus y tenir. 
Mais :
                         Il se promena dans la ville; il rencontra de petits hommes fort laids, qui ne ressembloient point du tout aux Dieux de la fable. Il vit sur les balcons des femmes chargées de reliquaires, de médailles, de chapelets, de croix, qui lui jettoient dévotement des fleurs pour l'agacer. Il vit dans toutes les rues des oratoires où l'on chantoit spirituellement des cantiques spirituels. Il rentra beaucoup plus mélancolique qu'il n'étoit sorti.
                         Monte-Video - Jésuites du Paraguay - Araucos du Chili - Tremblement de terre à Lima - Les Cordilières et le volcan Guagua Pichincha -
                         Hélas, au sommet du Pichincha, un nuage épais, en forme de brouillard descendit sur les Astronomes, et, pendant ce temps-là, la brillante Vénus passa lentement dans son char étincelant, traînée par deux ramiers agiles, sans qu'il fût possible de la voir.
                         Le fiasco de l'expédition rend Jean encore plus mélancolique, malgré la beauté de Lima où ils s'attardent au retour. Condamnation de Pizzaro et des conquistadors :
                         Parce qu'il (l'empereur Ataliba) n'embrassoit point tout d'un coup notre divine religion, fallait-il faire tirer sur sa suite, piller tous ses bagages et l'emprisonner? Les Apôtres en agissoient-ils ainsi, lorsqu'ils alloient prêcher les Gentils...? 
                         Son protecteur, l'abbé astronome, meurt sur la route du retour :
                         Jean le Noir faisoit des exclamations, des Ah! sur tous les tons, parcouroit au moins deux octaves en descendant, et finissoit par une espèce d'évanouissement, comme une chanteuse de l'Opéra.
                         Il hérite pourtant de mille écus avec lesquels il se promet d'acheter tous les bons livres qui ont été faits depuis que le monde existe, et il se consoloit un peu.
                        Le capitaine du navire dévoile alors ses ordres secrets portant
qu'il reviendroit du Pérou par l'Asie, parce qu'une Princesse, très spirituelle et de bon goût, voulait avoir des marmots (singes ou panda) de la Chine. Qu'il passeroit par Pondichéry et qu'il feroit en sorte, par l'entremise du Gouverneur, de tirer des Bramines un exemplaire de leurs livres, que l'on déposeroit à la bibliothèque du Roi, et dont il seroit donné communication à quelques Académiciens des Inscriptions, pour voir si l'on n'y trouveroit pas de traces de l'ancienne conquête des Indes et de la philosophie de Pythagore.
                        Iles Mariannes - Canton et ses porcelaines - Pondichéry et Bénarès où il est impossible d'acquérir le moindre livre. - Surate et ses balliadères -  Ile de France (île Maurice) - Cap de Bonne Espérance - Ile de Saint-Hélène.
                        Cayenne et son peuple d'ex-prostituées ouvre une tirade féministe :
                        Ce sont les hommes qui réglent le sort des femmes, qui causent leurs malheurs; ce sont eux qui triomphent de leurs foiblesses, et qui les en punissent... Je vous en prend à témoins... Et les Officiers et les soldats se frappoient tous la poitrine; et, à leur exemple, le Capitaine, les passagers et les Matelots se frappèrent la poitrine. 
                         Décidément,  Jean le Noir a tout pour nous plaire. Il est pour l'abolition de l'esclavage, contre le racisme et le colonialisme, pour la tolérance religieuse et même quelque peu féministe.

                         Saint-Domingue et ses Caraïbes : Rouges et noirs, ils sont également les enfants de la nature, et le Créateur leur doit ses bienfaits comme aux Européens. Il aime certainement autant les têtes d'ébéne du Congo que les blondins d'Angleterre 
                        Condamnation de la colonisation - Côtes de l'Amérique - Réflexions sur Guillaume Pen et la Pensylvanie des bons Quakers - Québec - Assemblée des Iroquois et des Algonquins dans la ville de Trois-Rivières.
                        Puis, Jean le Noir revient à Marseille.
                        Que faire? Il décide de s'en rapporter au Doyen des Avocats d'Aix-en-Provence pour savoir s'il iroit à Montpellier prendre médecine, à l'intention de se purger d'une partie de la bile qu'il avoit fait sur mer.
Le misanthrope suivant l'avis de son Avocat, se mit en route, passa par l'antique ville d'Arles, laissa à droite Nismes, Aigues-Mortes à gauche et arriva à Montpellier un jour de fête solennelle.

La foule bariolée des malades de Montpellier
Esculape et Saint Roch : le dieu bicéphale de la médecine à Montpellier
                     Voici, pour illustrer le style répétitif de Gautier, lancinant (et lassant) comme des litanies, mais strié de lueurs inattendues, tout le chapitre : Jean le Noir à Montpellier. (Je rétablis ici la graphie moderne).
                     En arrivant à Montpellier, Jean le Noir trouva un grand concours de pèlerins de tout pays, de tout sexe, de tout âge, de toute condition, qui venaient faire leurs offrandes au temple, et demander à Esculape la guérison de toute sorte de maladies, inconnues des Sauvages du Canada. 
                     On y voyait de dolentes Languedociennes, mollement appuyées sur leurs esclaves, qui exposaient doucereusement au Dieu toutes leurs inquiétudes vaporeuses, toutes leurs affections douloureuses, causées par les mouvements spasmodiques du plexus. 
                      On y voyait des financiers, fermiers, receveurs, régisseurs, administrateurs généraux, qui avaient beaucoup de peine à respirer dans la foule, qui demandaient instamment tous les désopilatifs de l'univers, pour désopiler le larynx et la glotte, et qui promettaient de les bien payer (on pense à L'Art de désopiler la rate, de Panckouke)
                     On y voyait des Anglais étiques, qui soutenaient d'une ain leurs mentons pointus, de l'autre leurs haut-de-chausses avalés, et qui n'avaient plus la force que de prier mentalement. ce furent ceux qui firent le plus de pitié à mon héros, parce qu'ils portaient une demi teinte mélancolique qui ne lui déplaisait jamais. 
                     On y voyait des voyageurs qui arrivaient tout récemment d'une certaine île (Cythère??), très excédés de la fatigue du voyage,  qui exprimaient les mots de l'amour dans le style véhément des poètes; et qui demandaient au Dieu des dragées pour les adoucir.
                     On y voyait des jeunes filles de Normandie, que Jean le Noir reconnut très bien. Elles étaient toutes très pâles, se plaignaient amèrement de leurs souffrances, et priaient avec ferveur le Dieu d'apporter soulagement à leurs maux, souvent causés par l'avarice de leurs pères, qui se servaient du privilège de la loi (pour ne pas les marier)
                      Le vigoureux Jean le Noir n'eut pas de peine à percer toute cette foule énervée, pour pénétrer à l'intérieur du temple. Il vit dans le fond le Dieu vermeil, couronné d'herbes et de fleurs, tenant d'une main un bâton, de l'autre un serpent, avec un chien à ses pieds (synthèse d'Esculape et de Saint-Roch, le saint de Montpellier); des autels chargés d'or de toutes les couleurs, de toutes les contrées du monde, des Indes orientales, du Chili et du Pérou; tout autour une multitude innombrable de prêtres jeunes et vieux, qui ramassaient le précieux métal dans de grandes bourses de velours.
                       Il se prosterna aux pieds du Dieu, lui donna en offrande le quinquina qu'il avait apporté de Quito, la rhubarbe qu'il avait apportée de la Chine; mais un des vieux prêtres lui fit entendre par signes qu'il fallait encore de l'or du Brésil : il tira donc dévotement sa bourse, et laissa tomber six beaux doubles dans le tronc.
                      Après quoi, il crut pouvoir consulter le Dieu, et attendre des réponses d'autant plus favorables qu'il ne s'agissait point de maladies compliquées, ni de questions ambigües; il demanda donc humblement quelles étaient les causes de la fièvre tierce qu'il avait essuyée sur les côtes d'Amérique, ce que l'humeur de la fièvre devenait lorsque l'accès était passé; pourquoi les accès revenaint dans des périodes que l'on pouvait calculer, comme le flux et le reflux de la mer. Le Dieu ne répondit rien. Jean le Noir réitéra trois fois sa demande; le Dieu fit toujours la sourde oreille, et ne voulut pas répondre. A la fin, mon héros s'impatienta, se leva promptement, demanda au sacristain à voir la robe de Rabelais son bon ami. Le sacristain lui montra dévotement une espèce de vieille cape espagnole, que les critiques n'ont jamais voulu reconnaitre pour authentique; et Jean le Noir sortit du temple beaucoup plus mélancolique que jamais
                 
                     A sa sortie il rencontre un juif qui vend des crucifix et des objets d'église. Puis un médecin qui va exercer sur les places de village.
Mais n'y a-t-il pas un peu de charlatanisme là-dedans?  - Du Charlatanisme! Il y en a partout...

                      Cette idée obsède Jean le Noir.
Il longea la Garonne jusqu'à Bordeaux, en creusant la même idée...
Il y a du charlatanisme partout, oui
                      Enfin, JLN rencontre un curé janséniste qui en fait son bibliothécaire... et son jardinier :
                      Lorsque vous serez ennuyé de cueillir les fleurs de la littérature dans Jansenius, dans Gonet, dans l'histoire de la Condregation De Auxiliis, dans Gerberon et dans Mongeron, vous cueillerez les fleurs des plate-bandes, les anémones, les hyacinthes, l'oeillet et la rose; vous y mêlerez, si vous voulez, des croix de Jérusalem et du chardon béni.
                      - Des croix et du chardon! M., je n'en aurai pas besoin, j'en ai fait provision, puis j'en trouverai assez dans la bibliothèque...


INFELIX LITTERATUS...
Nous n'avons que les histoires des peuples guerriers
L'Eloge de la folie est-elle l'oeuvre d'un fou...?
Doctes docteurs et  in-folio. Le corps pesant d'une bibliothèque
Raimond Lulle terrasse Jean le Noir. Les prisons de Nantes.
                          Enfin, Jean le Noir meurt, mélancolique et misanthrope, dans une bibliothèque janséniste.
                          Il quitta le monde, sans rien regretter sur la terre, le dix-neuf auguste 17...., à l'âge de trente-huit ans, deux mois, moins un jour. 

5 juillet 2014

Passions autour de Gustave Courbet : une polémique menée en 1879 par Auguste FAJON l'ami fidèle de Gustave COURBET à Montpellier.

Auguste FAJON par Gustave COURBET (1862) 


                    Voici un manuscrit qui prend avec virulence la défense de Gustave Courbet.
Manuscrit d'Auguste FAJON: défense de Gustave COURBET parue dans Le Travailleur de Montpellier

                        A M. TROUBAT Jules,
                     Ex-secrétaire de MM Champfleury et Ste Beuve, aujourd'hui conservateur d'une bibliothèque.


                      Une page charmante (?) cueillie par l'Hérault et La République du Midi dans les Souvenirs de jeunesse, extraits des volumes Plume et Pinceau de M. Jules Troubat, nous a suggéré les réflexions suivantes:
                      En 1857, M. Jules Troubat était un peu trop jeune [21 ans] pour avoir pu porter un jugement sur Gustave Courbet comme homme privé et sur ses oeuvres.
                      Nous trouvons par trop bouffon qu'il dise que G. Courbet n'aurait pu devenir un grand musicien pas plus qu'un grand statuaire. Qu'en pouvait-il savoir et qu'en sait-il? Quant à la jactance du peintre, ajoute-t-il, elle ne se montrait pas encore en ce temps-là ce qu'on l'a vue depuis. De quoi diantre se mêle M. Jules Troubat?
                      Il nous dit encore, dans cette page charmante, qu'en 1857 G. Courbet était grand, mince, élancé; ses souvenirs le servent mal, car à cette époque Courbet avait trente huit ans et l'on pouvait plutôt le comparer à Hercule qu'à Adonis.
                      M. Troubat Jules se trompe encore lorsqu'il dit que la Femme au perroquet (un des meilleurs tableaux du peintre d'Ornans) lui a été inspiré par le tableau qu'il cite de L'Amour et Psyché, lequel fut vendu par M. Lepel-Cointet, agent de change, au prix de seize mille francs, il en fit même une copie pour Khalil-Bey, un nabab égyptien. La Femme au perroquet n'a aucun rapport avec cette toile.
                      Nous apprendrons à M. J. Troubat que nous connaissions avant 1857 très intimement notre regretté Gustave et avons été à même de reconnaître en lui un tempérament d'artiste. Il fut un grand peintre et un grand statuaire : ses oeuvres parlent assez haut pour cela.
                      Sans contre-dit, M. Jules Troubat n'a jamais vu la République helvétique [La Liberté, ou Helvetia, Platre, Musée de Besançon. Fait en 1875] un des plus beaux morceaux de la sculpture ancienne ou moderne.
                       Pour parler d'un homme tel que G. Courbet, il ne faut pas l'avoir étudié chez un Champfleury ou un Théophile Sylvestre.
                       Qu'à l'avenir, M. J. Troubat porte ses soins à épousseter les livres de la bibliothèque dont il est le conservateur : c'est une besogne dont il pourra tirer gloire et profit.
                                                                                                                       Auguste Fajon
                                                                                                           Montpellier le 21 juillet 1879

Recadrons la polémique. 

                        Vers la fin des années 1870, il est de bon ton de tirer à boulets rouges sur la mémoire de Gustave Courbet mort le 31 décembre 1877.
                        Montpellier n'échappe pas à la règle. Le peintre y a séjourné deux fois, en 1854 et 1857. Officiellement, son ami montpelliérain est Alfred Bruyas, qui possède (ou possédera) 12 tableaux du maître.
                         Mais il suffit de jeter un oeil sur la correspondance entre Bruyas et le critique d'art Théodore Sylvestre pour voir que, dès a fin des années 1860, le divorce est consommé. Le mépris le plus affiché a remplacé l'amitié initiale. Bruyas, qui a pu aimer la peinture de Courbet n'a jamais pu supporter le peintre. Il l'aimait de loin. De près, ce raffiné vit La Rencontre comme un cauchemar.
                         Les vrais amis montpelliérains seront François Sabatier, l'ami de Karl Marx, qui vit à Lunel et Auguste FAJON, qui fait l'objet de ce billet.
                         D'où cette virulente défense posthume de Gustave Courbet par cet ami montpelliérain.

                         Jules Troubat vient de publier dans son livre Plume et Pinceau (Lisieux, 1878) un récit du séjour de Courbet à Montpellier en 1857 où il s'aligne sans réserve sur la position d'Alfred Bruyas : Les premières toiles de Courbet sont les meilleures;  à partir de 1855, l'homme et l'artiste n'ont cessés de dégénérer, jusqu'à devenir un peintre vulgaire et un personnage infréquentable. Les citations que fait Fajon sont exactes :
                       Quant à la jactance du peintre, elle ne se montrait pas encore en ce temps-là ce qu'on l'a vue depuis : du moins elle était supportable. Le défaut principal s'est accentué en lui, comme l'embonpoint, avec l'âge. Et caetera : ce texte est publié et disponible sur Gallica.
                       Moins accessible est ce qu'écrit, à propos du portrait d'Auguste Fajon par Courbet, Théodore SYLVESTRE. Ce texte, écrit sous les yeux de Bruyas, est publié du vivant de Courbet et de Bruyas dans
La Galerie Bruyas, Paris, J. Claye, 1876. Bel éloge d'un peintre par son ami, son mécène et son collectionneur !!
Le modèle en prend autant pour lui que le peintre :
                       Malgré l'inertie d'attitude, la vulgarité, l'insignifiance ou la bizarrerie choquante des personnages de Courbet, est-il vraiment possible de contester sa puissance d'exécution? Non. Si, malgré ses niaiseries, les outrances et les carences de Courbet, le spectateur veut connaître toute sa force de praticien, il n'a qu'à comparer ce portrait-ci aux deux Mirevelt voisins [Delft, 1568-1641]. Non seulement Courbet tient bon à côté du maître hollandais, mais encore, soyons juste, ne le surpasse-t-il pas par ce faire si sûr, si ample, si nourri? 
                       Cette tête conique, barbue et placide, peinte par le maître d'Ornans, dit infiniment moins que chacun de ces deux Mirevelt, deux physionomies. Mais quelle exécution, ce Courbet! Quelle "PATTE" (pour quelle pâte!) dit Proudhon, ne voyant en Courbet qu'un talent animal. Quoique lourd et enfumé, au lieu d'être effumé (sfumato), selon la belle expression des Italiens, ce portrait est enlevé "comme un poids à bras franc", expression d'hercule de foire  dont Courbet s'honore. Voyez ce front, ces yeux, cette barbe! Tout cela ne dit guère, mais c'est fait!... Mirevelt en pâlit. 
                      On ne saurait être plus fiéleux. Bruyas est un virtuose pour à la fois ménager son amour-propre et son flair de collectionneur et marquer sa détestation de certaines oeuvres par lui, autrefois, achetées...
      
                      La publication de cette lettre d'Auguste Fajon dans LE TRAVAILLEUR, journal de Montpellier provoque une vive polémique épistolaire.
                       A Montpellier, Fernand TROUBAT, le frère de Jules, s'estime offensé par "cette grosse saleté". Pour lui, le journal est le "repère d'un tas de bandits". Il veut un procès, exige 30 000 francs (!!) de dommages et intérêts, tout en reconnaissant qu'un jugement ne lui rendrait pas plus son honneur que "d'aller se laver dans la cuvette d'A. Fajon".
Lettre de Fernand TROUBAT à son frère Jules au sujet de Fajon, Courbet et Cie

                       A Paris (ou plutôt  Compiègne où il est bibliothécaire), Jules Troubat essaye de calmer le jeu :
A présent que l'incident est passé, n'y revenons plus...  Quant à l'article de Fajon... je n'ai fit qu'en rire, et l'ai envoyé à Champleury.
                       Le 23 novembre 1879, il ajoute : Un procès à Montpellier m'aurait causé des tribulations pour la vaine satisfaction de confondre des drôles dont tout le monde connait le tirant d'eau... Je n'ai pas les appointements suffisants qui me permettraient de vivre sans penser à autre chose...  Pauvres bibliothécaires de tous les temps...!
Lettre de Jules TROUBAT à son frère Fernand pour le calmer
                             Je reviendrai sur Auguste FAJON à propos de 2 choses :
1-  Il se trimballe, chez tous les Courbétiens, une image de bohême désargenté vendant du raisiné en djellaba dans les rues de Paris. Or, Fajon était un riche épicier en gros qui commerçait avec l'Afrique du Nord où il a fait plusieurs longs séjours. Un soir de goguette ne résume pas le personnage.
Par exemple, dès 1838, il prend en charge, associé à ses amis FAREL, TISSIE-SARRUS, CASTELNAU, BROS (qui seront tous des amis ou des parents de Frédéric Bazille et de sa famille), etc la construction de la ligne de chemin de fer Montpellier-Nîmes.  Voir : http://books.google.fr/books?id=8gFCAAAAYAAJ&pg=PA1018&lpg=PA1018&dq=%22auguste+fajon%22&source=bl&ots=-JTNTW-Xju&sig=ae31liT2nvC0FU3UKgHM8gPgBxM&hl=fr&sa=X&ei=RFdoT5SuLcqmhAeor5GnCg&ved=0CDsQ6AEwBA#v=onepage&q=%22auguste%20fajon%22&f=false
2 - Il y a, dans son oeuvre littéraire, des choses à grapiller. Une pièce de théâtre, jouée en 1854 devant Courbet. Quelques sonnets qui sont loin de ridiculiser leur auteur, et un petit poème que Georges Brassens ne connaissait sans doute pas, mais dont Un petit coin de parapluie est une citation quasi littérale
                             Mais ce sera un autre jour


24 mars 2014

J. IXE, le premier critique de Frédéric BAZILLE est-il Jules TROUBAT, le secrétaire de Sainte-Beuve? Question. Avec REPONSE : NON !

Frédéric BAZILLE : Portrait de jeune homme.

                  PS en INTRODUCTION (en octobre 2015): 
M. Michel HILAIRE, le savant conservateur général du Musée Fabre me signale que, dans la correspondance adressée à Alfred Bruyas,  JULES LAURENS se dévoile comme étant J. IXE. 
Je n'avais pas envisagé cette attribution, mais j'aurais dû. 
En effet Laurens correspond parfaitement au portrait robot de l'anonyme : 
* Des origines ou de solides attaches montpelliéraines. N'oublions pas que le frère de Jules, Joseph Bonaventure Laurens, est une des plus fortes personnalités artistiques montpelliéraines du XIXe. 
* Un investissement dans les milieux artistiques parisiens. 
* Eventuellement, un J pour initiale du prénom. 
Tout cela désignait autant Jules Laurens que Jules Troubat. 
Je laisse cet article pour montrer qu'une démarche après tout possible n'amène pas toujours à une vérité. 
Tous mes remerciements à Michel Hilaire.


 En 1992, à l'occasion de la grande rétrospective Frédéric Bazille de Montpellier, je découvrais et publiais ce qui reste, à ce jour, les premières des rarissimes critiques circonstanciées écrites sur Bazille de son vivant.
                   Ces textes, réunis sous le titre de "LES ARTISTES MONTPELLIERAINS AU SALON DE 186. " ont été publiés dans LE JOURNAL DE MONTPELLIER de 1865 à 1869.
                  Ils sont signés  J. IXE.
                  Les notices sur Frédéric BAZILLE portent sur les 3 participations du peintres au Salon de Paris : 1866, 1868 et 1869.
                  Il ne faut pas croire que J. IXE "découvre" Bazille : il chronique systématiquement et uniquement les artistes nés à Montpellier. Bazille est dans le lot.
                  Pas plus, pas moins que : Antoina Aigon, Eugène Baudoin, Charles Brun, Némorin Cabane, Henri Boucher-Doumenq, Alexandre et Pierre Cabalel, Eugène Castelnau, Prosper Coronat, Eugène Gervais, Auguste Glaize, Joseph-Bonaventure Laurens, Edouard Marsal, Charles Matet, Ernest Michel, Joseph Charles Nigote, Charles et Victor Node, Gonzague Privat, Joseph Soulacroix, Emile Villa .
                     Voici les textes sur Bazille publiés par moi dans : Frédéric Bazille, Traces et lieux de la création. Montpellier, 1992.  (ISBN 2-901407-05-6)
          

                     Diane W. PITMAN les a re-publiés dans : Bazille, Purity, Pose, and Painting in the 1860s.  The Pennsylvania State University Press, 1998; (ISBN 0-271-01700-7)

                     Bref, depuis 20 ans, je me demande qui est ce J. IXE.
                     Son portrait-robot, tiré d'une lecture attentive de ses textes :
          * Il est montpelliérain, et vit à Paris depuis quelques années en 1865. Avant 1865 et Le Journal de Montpellier, il semble avoir déjà publié des comptes-rendus où il a parlé de Némorin Cabane et de Prosper Coronat.
           * Il connait bien l'oeuvre de Courbet, ce qui n'est pas un exploit en 1865. Mais aussi, dès 1866 au moins, celle de Manet, qui n'a que 34 ans et le désigne dès cet époque comme chef d'école. Il connaît même Renoir, qui, lui, n'a exposé son premier tableau qu'en 1864.
           * Il connaît assez bien le vocabulaire d'atelier
           * Il est très soucieux que son pseudonyme ne soit pas percé dans ce Journal de Montpellier, dont le rayonnement ne dépasse pas, s'il les atteint, les frontières de l'Hérault. En 1868, il propose sa démission, pour ne pas se griller dans sa ville natale.
           * Il est assez besogneux pour publier dans Le Journal de Montpellier qui n'est, à priori,  qu'un journal d'annonces commerciales, financières et légales.
           * Pour mes amis de Montpellier, je dirais qu'il donne au Journal de Montpellier ce que Virginie Moreau donne aujourd'hui à l'Hérault juridique et économique : une ouverture pimpante et inattendue.
                         Voilà le profil de l'homme recherché.
Frédéric BAZILLE : Portrait de jeune homme. Sanguine et crayon noir
                     

 Il y a quelques jours, je parlais de Jules TROUBAT dans un billet sur Auguste FAJON.
Un "tilt de l'escalier" m'a sussuré : "Et si c'était lui?"...
                       Du coup, j'ai relu mon Troubat presque de A à Z. : Plume et pinceau, Gaietés de terroir, et surtout sa Correspondance avec sa famille, éditée par mon homonyme Marcel BARRAL aux éditions de l'Entente Bibliophile de Montpellier (le monde est petit). J'ai aussi relu toutes les lettres manuscrites que MB n'avait pu publier (faute de place), mais dont j'avais, à l'époque (1992) interfolié mon exemplaire.
Conclusion : je doute.
                       Disons que je donne Jules Troubat comme très sérieux candidat pour incarner J. IXE, mais que je n'en suis pas certain. 72% de chances, dirait Adrien Monk.

                      Pour ne pas trancher, voici mon argumentaire, mais il faut noter ceci : 
PRESQUE CHAQUE ARGUMENT, POUR OU CONTRE L'IDENTIFICATION DE JULES TROUBAT A J. IXE, A SON REVERS.
ARGUMENTS POUR
          * Jules TROUBAT (1836-1914) est montpelliérain.
          * Il est monté à Paris dans les bagages de CHAMPFLEURY en 1861. Grâce à lui, il est entré en contact avec Courbet, Baudelaire, et Manet qui sont ses amis.
          * Dès 1864, Troubat écrit dans L'Artiste. Et, en  1865, dans Le Journal de Montpellier, J. IXE cite une critique de Charles Matet parue justement dans L'Artiste.
          * En 1869, les articles (qui s'étalent chaque année sur plusieurs numéros) sont signés tantôt J. IXE, tantôt X. Or, cette même année, 3 articles sont publiés par Le Journal de Montpellier, signés  X : M. Sainte-Beuve romancier ; M. Sainte-Beuve homme du monde et causeur ; Encore un mot sur Volupté, par M. Sainte-Beuve. Il est difficile de ne pas y reconnaître le véritable culte voué par Troubat à son maître (comme il dit toujours) : "Ecrivain profond et délicieux, homme aimable et qui accueilliez si bien, qui pourrait vous oublier?"
         * Dans le titre de ces 3 articles, un lecteur attentif aura lu : "M. Sainte-Beuve" et non "Sainte-Beuve" ou "M. de Sainte-Beuve". C'est la manière constante chez Troubat de désigner son patron. Toujours "Monsieur" (même dans la correspondance privée) par respect, jamais "Monsieur de", la particule écorchant la plume de ce "rouge" invétéré.
          * MAIS, dans l'article sur M. Sainte-Beuve romancier, X dit qu'il a consulté Sainte-Beuve par lettres. MAIS c'est peut-être bien une ruse pour se dissimuler un peu...
          * Il y a dans le style de ces critiques une recherche constante de "l'effet". C'est ce qui agace toujours un peu dans les textes "couleur locale" de Troubat. MAIS c'est aussi le propre de toute critique en 20 lignes...

ARGUMENTS CONTRE :
           * JAMAIS,  ni dans ses oeuvres, ni dans sa correspondance avec sa famille montpelliéraine, Jules Troubat ne fait la moindre allusion à ces articles. MAIS son frère Fernand est une commère incapable de garder un secret, et nous avons vu J. IXE soucieux de son incognito auprès des peintres de Montpellier. Il est pourtant curieux que cette discrétion dure jusqu'au terme (connu) de cette correspondance, en 1884, 20 ans après...
           * Après la mort de Sainte-Beuve, Troubat, toujours désargenté, recueille tous les articles du maître et les siens pour les publier en volumes et en tirer quatre sous. Il ne recherche jamais ceux-là. MAIS qui pouvait bien s'intéresser à Paris (et donc que pouvait rapporter) l'édition de critiques sur des artistes oubliés (Némorin Cabane, Joseph Nigote, Gonzague Privat...) ayant exposé dans des salons oubliés 20 ans plus tôt?
          * Certaines notices, surtout celle sur Eugène Castelnau de 1866, sont saturées d'un vocabulaire technique digne d'un rapin élève des Beaux-arts. On croit entendre un peintre ou un critique professionnel. MAIS ses années de SECRETAIRE de Champfleury d'abord, de Sainte-Beuve ensuite ont donné à Troubat un caméléonisme certain. Son édition de Piron, préface et notes parue en 1864 est un pastiche de Sainte-Beuve.
          * Dans sa Correspondance, il passe son temps à se dire prisonnier de Sainte-Beuve. Il travaille de 9h à 13 h. puis de 17 ou 18 à 21 h. Il se plaint sans cesse de n'avoir pas le temps de sortir. MAIS il a ses débuts d'après-midi. Et, par exemple en juin 1863, il va avec Sainte-Beuve voir des tableaux Bd des Italiens. Sainte-Beuve ne pouvait pas ne pas visiter les Salons, et il y allait très certainement avec son secrétaire.
Voilà. 
                     Je crois que Troubat est une piste sérieuse. Mais, jusqu'à plus ample informé, je ne décide rien. A dans 20 ans une nouvelle trouvaille...

N.B. 
                     Le dessin à la sanguine qui rythme cette prosodie est signé Frédéric Bazille. Le modèle, qui évoquerait peut-être un Edmond Maître jeune et imberbe, reste inconnu. Mais le dessin semble postérieur à Frédéric Bazille : une façon de reconnaitre que son souvenir, à la charnière des XIX et XXe siècles, était bien vivant dans les milieux artistiques ?
                     Cet incognito en dévoilement est un reflet de celui de J. Ixe. 

27 janvier 2013

THE SOLDIER-STUDENT : le journal des étudiants soldats américains de la guerre de 1914-18 à Montpellier en 1919

THE SOLDIER-STUDENT
The official organ of the American students at the University of Montpellier
The SOLDIER-STUDENT, the American students at the University of Montpellier

Mon petit post sur THE MISTRAL, le mémorial des Etudiants-Soldats américains de Montpellier en 1919 a attiré l'attention.  Le Clapassier de New-York (amistats !!) me signale que la Bibliothèque de Virginie vient de recevoir une collection de l'hebdomadaire.
C'est l'occasion d'en faire, non une analyse, mais une petite description. 

THE SOLDIER-STUDENT
The official organ of the American students at the University of Montpellier

Le N°1 paraît le 22 mars 1919. 
Le N° 15 et dernier le 30 juin 1919.
Le format est celui du Petit Méridional, c'est à dire de tous les quotidiens de l'époque : 60 x 45 cm. 
Et c'est bien naturel, puisque THE SOLDIER-STUDENT est une annexe du PETIT MERIDIONAL journal républicain quotidien. 
2 pages en français (pour le N°1), écrits par les journalistes habituels du journal, mais avec des articles spécialement choisis pour leurs rapports avec les Etats-Unis et les soldats américains. 
Au verso, 2 pages en anglais écrites par les rédacteurs du Soldier-Student. Au fil du temps, les pages françaises vont disparaître et les 4 pages seront exclusivement assumées par les "journalistes" américains. 
Le siège du journal est au Petit Lycée, dans le quartier Boutonnet-Pierre-Rouge.

Le PETIT MERIDIONAL, support de THE SOLDIER-STUDENT

Comme je le disais, Pas question de faire une belle analyse de ce journal.
Je vais plus agréablement me laisser porter par le fil des numéros, et me raccrocher, de temps en temps à quelques articles qui auront retenu mon attention. Mes très très grandes insuffisances en anglais expliqueront mes très très grands oublis.
L'édito du N°1 remercie bien sûr le Colonel BLAQUIERE, directeur du Petit Méridional, qui, malgré les difficultés dues au rationnement, accueille le journal. 
Les initiateurs du projet sont : Captain SHERLEY W. MORGAN, Inf., Commanding officer ; 
Captain R.S. McBAIN, Q.M.C., Bussines Manager ; 
2nd Lt Laurence JONES, A.C. D., managing Editor, puis Editor-in-chief.
Ce staf sera complété dès le N°2 par :  Norman C. Preston, managing Editor ; 
John D. Little, City Editor ; 
B.M. Crosby, Excursions ; 
Thes. H. Jewet, Society-Tennis ; 
O.K. Lundeberg, Drama and music ; 
Paul Miller, Athletics ; 
J.H. Schmidt, Personal Glimpses; 
W.H. Spicer, Landmarks ; 
William Goldberg, McBleilan Butt , Jas. A. Henderson, Emeit Kekich, Frederick Seward, Specials ; 
R.C. Wright , Linotype.

Dès le début, le journal reçoit pas mal de publicité de commerçants ou professionels montpelliérains. Ces réclames sont traduites en anglais. Mais souvent, on va plus loin qu'une simple traduction. On rédige des annonces qui ciblent spécialement nos petits soldats.
Pour s'amuser un peu, remarquons ci dessous la publicité du Docteur MALDÈS, spécialiste des maladies sexuelles, de moins en moins secrètes dans les villes de garnison, et dont l'annonce augmentera de surface (les affaires marchent!) au fil des numéros. Et celle du magasin A LA FRANÇAISE qui s'embrouille un peu entre les produits français qui sont sa raison de vivre et ceux importés, pour ne vexer personne. 

Publicités montpelliéraines pour soldats américains

Dès le N°2, le journal s'enrichit de dessins, comme celui-ci où un Soldier-Student qui ressemble étrangement au Savant Cosinus de Christophe, arpente les rues médiévales de Montpellier, le guide "PARLONS FRANÇAIS" à la main.

Parlons Français
Ce numéro donne déjà le ton : Danse, musique et sport. Plus de la moitié des articles leur sont consacrés : Montpellier Baseball Devotees ; Dancing features teas ; Dance committee ; Tennis holds... ; Music notes ; Jazz Band to syncopate its way to Harmony ... 

Mais on y apprend surtout que les Soldier-Students sont devenus un des enjeux de la vie politique locale. Nous savons que le journal est édité et accueilli par LE PETIT MERIDIONAL, journal laïc sinon athée, républicain et largement franc-maçon. Or, voici que s'étale à la une le compte rendu des fêtes données en l'honneur des étudiants américains par L'ECLAIR, qui est un journal de droite, catholique et ouvertement monarchiste. Ils y sont reçus par les très aristocrates F. de Baichis, A. de Vichet qui, sous les drapeaux enlacés des deux Républiques (!) leur offrent "champagne in hospitable abundance". 
Nos petits yankees sont-ils fédérateurs ou émulateurs?  
En tout cas, leur convivialité américaine transcende les clivages locaux.
Dès le N°3, les catholiques en remettent une couche dans la séduction. Et quelle couche! C'est le Cardinal de Cabrières lui-même, le plus romain des cardinaux français, et engagé de tous le poids de ses 89 ans dans le combat politique catholique qui ouvre aux Américains la Cathédrale de Montpellier (comme il l'avait fait avec les mêmes intentions aux viticulteurs révoltés de 1907). Et, toutes religions confondues, alors que nous saurons plus tard qu'il n'y a parmi eux que 63 Catholiques, 600 Américains se pressent dans la cathédrale pour écouter successivement les grandes orgues et son Excellence le Cardinal.
Dans ce même numéro, nous lisons que le Président de la République Poincaré a reçu The Soldier-Student, que la salle d'escrime de Jean-Louis ne désemplit pas, sauf peut-être pendant une excursion au Pont-du-Gard.

Le 4e numéro nous apporte un élément capital : LA STATISTIQUE DETAILLEE DE CETTE ARMEE AMERICANO-MONTPELLIERAINE.
Le titre de l'article souligne leur variété : "Rich man, poor man, sergeant, buck, doctors, lawyers, men from all states, save Arizona, Delaware, Nevada and Vermont."
Les 559 Soldier-Students comptent 1/4 d'officiers, 4 musiciens et 2 cuisiniers.
Ce sont surtout des fantassins, mais le nombre de membres du corps médical est considérable : 94 auquels il faudrait peut-être ajouter le dentiste et le vétérinaire.
64 viennent de l'Etat de New-York, 27 de la ville de New-York, mais seulement 3 de Louisiane, et 6 de la ville de Saint-Louis.
Leurs universités sont multiples et variées, leurs grades universitaires aussi.
Seulement 63, nous l'avons vu, se disent Catholiques, 207 Protestants, 15 sont Juifs, et 1 se réclame d'une mystérieuse "Ethical Culture". Le reste se répartissant entre 12 Eglises réformées.
Aucun ne se déclare athée.

Statistique ses Soldier -Students américains à Montpelli
Mais l'article nous apprend un détail fort important pour qui voudrait mettre l'accent sur les rapports Franco-Américains : 285 habitent chez des familles française, contre seulement 189 qui vivent au Petit Lycée, et 68 à l'hôtel. Seulement 7 d'entre eux ont pu (ou voulu) louer un appartement. Donc, plus de la moitié partage le quotidien des familles françaises.


Le petit bonhomme qui sert de logo à la chronique hebdo de RIGOLO, sortant de la boulangerie avec sa baguette de pain sous le bras, est-il Américain ou Français? Dieu seul le sait.

Et puis, les numéros se suivent. Le dessin tient un peu plus de place. Le sport aussi.
On remarque que les cimémas montpelliérains, Pathé et Athénée,  font des efforts de programmation : on projette le très français Monte-Cristo en compagnie des comédies américaines The Little Sister ou His Heritage.
A partir du mois d'avril, on prépare la FETE DES MERES (THE MOTHERS DAY) . Ce sera  l'occasion pour les Français de découvrir cette fête que les USA célèbrent depuis 1908 et qui n'existera en France qu'à partir de 1929. 


Mais ce mois d'avril est surtout marqué par une initiative du COMITE DES FRENCH HOMES.
Les membres de ce Comité sont assez largement protestants : Kuhnholtz-Lordat, Albert Leenhardt, Pasteur Castelnau, Victor Frat (un ami de Frédéric Bazille). Mais des catholiques marqués comme M. de Salinelles y trouvent leur place, et les universitaires Jules Valéry (le frère de Paul) en tête y siègent ès-qualité. 
Leur but : tisser des liens entre Américains et autochtones
Leur moyen : faire inviter par les (bonnes) familles montpelliéraines des jeunes Américains à partager leurs repas
Leur espoir : que les préventions contre ces intrus s'estompent, qu'on cesse de les considérer comme des sauvages ou des grands enfants. Et que, de retour chez eux, ces futurs dirigeants gardent de la France un souvenir agréable lorsqu'il sera question d'aider financièrement le vieux continent. 
La rédaction du petit bulletin d'engagement distribué par le Comité est un petit chef-d'œuvre de réthorique : glisser sur les méfiances françaises, demander de l'aide dignement... Un morceau à lire. 

L'approche de la Fête des Mères, si importante pour ces jeunes hommes éloignés de leur famille sera un moment fort pour ce rapprochement.

FRENCH HOMES, pour recevoir un soldat Américain chez soi.
Chaque jeune américain aura une mère française, une mère d'un jour. Le "milieu émotif" méridional allie ainsi "réjouissance" et "pensée".

Un numéro spécial sera consacré à ces émouvantes rencontres. Et nos petits soldats trouvent que la mère française est plus une "femme au foyer" que l'américaine. Est-ce un bien, est-ce un mal ? The first thing one notices about the French mother is her devotion to her menage. She is much more occupied witch the children than the modern American mother, and be it to her adventage or disadveantage...

MOTHER DAY à Montpellier en 1919
Mais, en marge de cette fête, la vie quotidienne continue.
On va en excursion visiter Nîmes, Carcassonne, Aigues-Mortes, Avignon, Arles (où on découvre les traces de FREDERIC MISTRAL... et du Mistral, qui donnera son nom à l'album mémorial que j'ai déjà présenté). A Sète, la visite des usines DUBONNET et NOILLY PRAT empêche les excursionnistes de grimper au sommet de Saint Clair. Mohammed (c'est l'appelation locale du soleil) achève de convaincre les plus valeureux de rester tranquilles sur les quais.
On visite le Musée FABRE, où le peintre qui retient le plus d'attention est Alexandre Cabanel.
On va encore au cinéma, où il y a de plus en plus de films américains — bien que la langue ne soit pas un obstacle, les films étant muets. Shoulder ARMS (Charlot soldat) de CHARLIE CHAPLIN remplit les salles. Il est vrai que l'entrée est gratuite pour tout Soldier-Student accompagné de two French Friends.
On joue du jazz à tous les thés dansants, on lit la Bible.
Le PEYROU MASONIC CLUB est fondé, qui organise un grand banquet au Grand Hôtel de Midi, tout comme les PHI BETA KAPPA organisations, ces clubs d'élite des universités américaines.
On découvre aussi les affaires du FLEA MARKET, le marché aux puces qui se tient tous les dimanches autour du marché, en bas du boulevard Jeu de Paume.
Bref, choses et idées s'échangent, se vendent, se donnent, se refusent, comme ces fameuses cigarettes qui font rêver les petits français de 7 à 77 ans.

LES CIGARETTES AMERICAINES
Dès le mois de mai, les visites à PALAVAS BEACH s'intensifient.






On justifie un peu la consommation du vin local : celui-ci ne naît-il pas de la tendre union des vignes américaines et françaises



Nos petits soldats commencent à se débrouiller un peu en français. Nous avons vu qu'ils savent bien que Mahommet est le soleil. Comment faire, sans ça, pour expliquer les choses aux demoiselles , "Non, Mademoiselle, le A.E.F. blues n'est pas le nom de mon régiment, ça veut dire : le cafard du Corps Expéditionnaire Américain".
Et ce cafard, qui noircit d'autant plus que l'heure de la démobilisation approche, il faut bien le soigner.
On monte alors ses propres spectacles qui empruntent un peu de leur vocabulaire à l'argot, ou du moins au parler populaire local.
La "revue" (spectacle de vaudeville) JE M'EN FICHE est un cadeau d'adieu à la population locale. Le 3ème acte a pour titre : "July 5, 1919" : c'est la date annoncée du grand départ pour l'Amérique. 
La représentation, devant plus de 1000 spectateurs, est un succès.
Elle sera reprise à Grenoble. 

JE M'EN FICHE, revue des Solier-Students de Montpellier
Les divers slogans publicitaires sont en français, mais s'adressent bien sûr à nos petits soldats américains : 
Est-ce que tu t'ennuies?
Ça ne va-t-il point?
As-tu la grosse bête noire?
Tu t'embêtes à mourir?
Veux-tu rigoler?
Veux-tu te tordre? Chasser le Cafard?
Tuer le flegme? 
On voit bien l'état d'esprit des troupes américaines en voie de démobilisation. 

A partir du début juin, le retour au pays obsède tout le monde. Un peu de regret, beaucoup de joie.
Le coeur entre deux pays, entre deux amours : un dessin dit tout !


UN AMOUR DANS CHAQUE PAYS

Avant de partir, on s'inquiète de l'image laissée derrière soi. Un vaillant reporter part s'adresser à la population : "Dites, Monsieur, que pensez-vous des Américains?" (En fait, il sonde plus de demoiselles que de messieurs).
Les résultats sont assez désespérants pour les pourfendeurs d'ethnotypes, et pour le Comité French Homes qui voulait combattre les préjugés réciproques.
En gros, les sondés pensent :
- Que les Américains sont plus sportifs que les français (ça, c'est une demoiselle qui le dit) : it is better
- Qu'"ils sont tellement mignons dans leurs chemises" (en français dans le texte).
- Qu'ils ont "a wonderful organization" .
- Qu'ils sont des "great Kidders". 
- Que "They say Je t'aime , but they mean other chose". 
- Qu'ils raffolent de gateaux et de sucreries (les familles ayant reçu des soldats sont toutes étonnées de ce goût pour le sucre, encore très exotique pour elles).
Le mot de la fin, plein de philosophie, est laissé à une young lady :
You are very much like the french. You have the same esprit, the same happy-go-lucky way of going at things. Then when you find you are wrong you are willing to admit it and turn around and go the other way. 
You work intensely and after work, you play intensely. ... 


QUE PENSEZ-VOUS DES AMERICAINS?

Que dire de ça ? Que les opinions du Café du Commerce ne sont ni meilleures ni pires que d'autres.
Et terminons ce sujet par un des vers "Aux Américains" signés M.T.
"Nous nous connaissons mieux depuis le poignant drame"... 
Il suffit de le croire.

Le dernier numéro, daté du 30 juin 1919 nous informe que les Soldier-Students prendront définitivement le train le 30 juin à 8 heures du matin.
DERNIER NUMERO: LES SOLDIER-STUDENTS REGAGNENT LES USA
VOICI L'ARTICLE QUE L'UNIVERSITE DE VIRGINIE CONSACRE A L'AQUISITION D'UN EXEMPLAIRE DE CETTE COLLECTION : ( http://www.lva.virginia.gov/news/broadside/2012-Winter.pdf --)



The Library of Virginia recently received a fascinating collection of World War I–era student newspapers that sheds light on the activities of American soldiers in France immediately following the war. Author and historian Jon Kukla, who purchased the papers at a Virginia auction a few years ago, donated the collection to the Library for historic preservation and research.
Kukla, author of Mr. Jefferson’s Women and A Wilderness So Immense, has served as director of historical research and publishing at the Library of Virginia, curator of collections and director of the Historic New Orleans Collection, and executive director of the Patrick Henry Memorial Foundation.
The Soldier-Student, a weekly newspaper produced in Montpelier, France, by the group known as the “American Students at the University of Montpelier,” was the first periodical published by American students abroad in France. Students attended a program sponsored
by the American Expeditionary Forces (AEF) and the YMCA designed to enroll soldiers
at British and French universities following the end of hostilities in Europe. Nearly 600 enlisted men were stationed under the American Schools Detachment (ASD) at universities in Bordeaux, Toulouse, and Poitiers.

Published with the cooperation of the French newspaper Le Petit Méridional, the Soldier- Student appeared on two pages of that newspaper for the duration of its publication, from March 22 through June 30, 1919. It reported on a variety of topics of concern to the American student population such as information on local sights and cultural events as well as on the students’ local activities—a priority because most AEF papers were sent home to families, American universities, and other stateside papers. The last issues focused extensively on a show called the American Revue, organized and performed by the soldier-students within Montpelier to raise funds for a charity benefiting wounded French veterans. The show received rave reviews and successfully raised a substantial sum for the charity.
Many of the papers are signed with the name Sgt. G. W. Martin, Hotel du Palais, who attended the University of Montpelier under the ASD plan, though he was not involved in the publication of the newspaper. Following his service in World War I and time at the University of Montpelier, George Williams Martin returned to live in Lynchburg, Virginia.








26 janvier 2013

SOLDATS ETUDIANTS AMERICAINS à MONTPELLIER en 1919 : THE MISTRAL , The American Soldier-Student

THE MISTRAL : Souvenir des SOLDATS ETUDIANTS AMERICAINS à MONTPELLIER en 1919


THE MISTRAL
A Year-book
Published by the AMERICAN STUDENTS,
University of Montpellier
from March to June 1919

100 pages, in 4° sous reliure d'éditeur percaline bleue. 


Il s'agit du journal des Forces Expéditionnaires américaines (A.E.F.) , basées à Montpellier et hébergées dans les locaux du Petit Lycée (au faubourg Boutonnet) et qui éditent par ailleurs THE STUDENT-SOLDIER en 1919.
Ces soldats - étudiants sont environ 500 : la liste de leur nom, avec leur ville d'origine tient 11 pages. 

THE MISTRAL : Souvenir des SOLDATS ETUDIANTS AMERICAINS à MONTPELLIER en 1919

L'ambigüité du titre est d'emblée évidente. La première page présente au verso le poème de Frédéric Mistral (en occitan) Au Miejour. Mais au verso du même feuillet, un texte commence ainsi : "The Mistral ! the very winds of Provence and Languedoc have lyrical names." Suit un jeu de mot sur le monde venteux (windswept world) auquel les troubadours se sont opposés, sur les terrasses ventées de leurs châteaux perchés.
En fait, les deux patronages du vent et du poètes sont réunis dans l'invocation du titre, "singing in the soul of a brave, poetical ang generous people".

Mon exemplaire est largement dédicacé à  Madame Kühnholt-Lordat par plusieurs de ces soldats, commandant Sherley W. Morgan en tête.  Ce dernier, de la classe 1913, semble par la suite être devenu un brillant architecte, et bienfaiteur de l'Université de Princeton.
Dédicace à Mme KUHNHOLTZ-LORDAT

Les étudiants-soldats américains qui ont quitté le front après le 11 novembre ont été envoyés dans des villes universitaires en France et en Angleterre.

L'Ours du MISTRAL

Le comité montpelliérain chargé de la réception de ces militaires est présidé par S. Kuhnholtz-Lordat, et on y retrouve des gens comme Albert Leenhardt, Jules Valéry (le frère de Paul) et autres universitaires.


PETITE ANALYSE DU CONTENU :

Divers articles d'histoire locale à l'usage des jeunes touristes que sont devenus nos petits soldats.
Des excursions culturelles se dirigent vers Carcassonne, Nîmes Aigues-Mortes  et Arles.
Il s'agit toujours d'intégrer au mieux ces centaines de militaires : for bringing the American soldier into contact with the French people.  
La culture, l'histoire, les réceptions officielles semblent de bons moyens d'intégration. Tout le monde est mis à contribution.

Le 6 avril, c'est le Cardinal de Cabrières qui s'y colle, à la cathédrale, et le 27 mars le journal L'Eclair.
 
Bienvenue aux Américains. Réception à L'Eclair de Montpellier

Mais ce qui marche le mieux, et de très loin, c'est la rencontre avec les jeunes montpelliéraines.
Le bal à l'Hôtel Métropole  est une réussite totale. "This was a 'tout à fait' American dance in a French sitting". "Our Jazz band" est irrésistible et "many beautiful 'demoiselles' se sont mises au rag time " in the arms of their American cavaliers".
Dommage collatéral :   "Even Professor Grammont was seen to essay a few steps of a rollicking fox-trot in the obscurity..."
En fait, tous ces joyeux drilles se sentent "missionaries of the American Jazz"

Photo de l'orchestre avec trompettiste noir :  

Au début, on manque d'instruments  On en trouve à Nîmes et Pari, et tout s'arrange. 
The University JAZZ ORCHESTREA  : "The music was an amusing  novelty to the French people "

Le même Jazz band servira à la célébration, le 11 mai,  de la Fête des mères "in true American style".

Autre moyen de fraternisation : LE SPORT .

Le Champ de manoeuvres, terrain d'entrainement militaire et sportif est mis à leur disposition. Ils jouent, avec les français, au tennis et au basket. Ils découvrent ce jeu étrange, le football, une curiosité locale. Mais le vrai sport, le seul qui aie de vraies compétitions organisées, c'est le baseball. En 3 mois, un vrai championnat est disputé avec Hyères, Cannes, Marseille, Miramas, Bordeaux et Lyon, où il y a aussi des garnisons américaines.

Sociétés de convivialité masculines :
Les traditions estudiantines américaines sont recrées dans l'exil.  Une section du PHI BETA KAPPA créé en 1776 à l'Université de Virginie est créée à Montpellier.

Et,  dans la foulée : le PEYROU MASONIC CLUB  loge maçonnique fondée par le frère James W. Richey. C'est un triomphe puisque  12% des ASD y adhèrent. Ils reçoivent les franc-maçons locaux :  Mr M. Darsac, vénérable de la loge Justice Liberté en tête.
Loge maçonnique des soldats américains à Montpellier : le PEYROU MASONIC CLUB.
Début de la liste des franc-maçons des étudiants soldats américains

Moins sérieusement, il y a même des SECRET SOCIETIES ABOUT TOWN  composées à la fois d'étudiants français et américains : les "SANS SOUCI ", sportifs qui se réunissent au Café de France  et les "CHASSEURS DE CHATS" armés de cannes qui à minuit chassent le trop-plein des chats de la ville.
Sociétés secrètes estudiantines franco-américaines
Toujours dans le style humour potache, il faut lire le Petit catéchisme de conversation :"No, I am not married, not have I a fiancée".
"Yes, chewing gum is only to chew and not to be swallowed. Yes, 'c'est droll.'

ou les petites blagues désopilantes, style : 
La vieille fille : Ciel! La guerre est finie, et je n'ai pas encore épousé un  Américain [en français dans le texte].
 Et, pour finir, les questions existentielles de la vie quotidienne en civilisation indigène :