8 décembre 2011

Pourquoi je n'ai pas publié le Journal de Paul Vigné d'Octon. Un anticolonialisme douteux, un racisme certain.

          Une phrase d'un de mes derniers messages (celui sur l'histoire de l'Entente bibliophile) m'a valu deux commentaires s'étonnant de mes réticences face à Paul Vigné d'Octon (natif d'Octon, dans l'Hérault et plusieurs fois député de ce département). Je disais que son Journal, paru en feuilleton dans le Petit Méridional sous le titre de Quarante ans de vie publique. Souvenirs d'un méridional entre 1925 et 1928 avait fait l'objet de diverses tentatives d'édition, abandonnées par les éditeurs potentiels successifs. Un des derniers en date : moi-même. Après vérification de diverses anecdotes, il s'avère que certaines sont, historiquement, impossibles, et tiennent du roman.
          Il est vrai que c'est parfois le cas des souvenirs.
          Aussi bien, ce n'est pas là dessus que je fondais la chute de la sympathie que j'éprouvais pour Vigné d'Octon.
          Celui-ci passe, depuis quelques années, quelques décennies, pour un anticolonialiste, et un anti-raciste.
          Loin de moi l'idée de contester la haute autorité morale de Jean Suret-Canale : celle-ci est incontestable. Mais Suret-Canale, à l'origine de l'image de Vigné d'Octon anticolonialiste n'a pas tout lu. Soucieux de sociologie, d'histoire africaine et de politique, il a négligé les romans de Paul Vigné d'Octon.
          Sur l'anti colonialisme, je dirai simplement que PVO l'est à sa manière, qui est un peu celle des opposants américains (et français) à la guerre en Afghanistan : c'est non pas au point de vue des colonisés africains, ou de l'égalité de droit des peuples, mais tout simplement parce que c'est dangereux pour le colon ou le militaire blanc. Deux dangers principaux. D'une part, on envoie des soldats, jeunes, se faire tuer. D'autre part, les colons attrapent des maladies et/ou finissent tous plus ou moins (plutôt plus que moins) alcooliques. Céline reprendra largement ce thème. C'est donc un anti-colonialisme motivé par le confort et la sécurité du colon, en aucun cas sur les droits des sauvages colonisés.


          Pour ce qui est du racisme, je me contenterai de recopier la préface de Fauves amours, roman paru chez Lemerre en 1892.
          Rappel des faits : PVO est médecin de la marine, mais exerce surtout dans les colonies d'Afrique noire. Il a au Soudan une maîtresse, noire, et Chair noire paru en  1889 toujours chez Lemerre est le récit romancé de ces amours. Le titre est déjà assez fétide (le roman plutôt salace).
          Mais voici que le romancier, qui se place explicitement dans la lignée d'Emile Zola, a besoin de donner de la cohérence à son oeuvre. Il va donc expliciter un cycle littéraire en cinq romans naturaliste dont la progression sera le reflet de l'inégalité des races et des types humains.
         Voici donc la préface de Fauves amours, qui décrit des amours paysannes dans les hauts-cantons de l'Hérault, à la limite du causse du Larzac.

          Ce livre fut conçu et écrit avant L'Eternelle blesséeDes raisons d'ordre privé m'ont obligé à ne le publier qu'après. Logiquement, dans la série des études psycho-physiologiques que je me suis proposé d'écrire, il doit suivre immédiatement Chair noire.
          En cette dernière oeuvre, en effet, j'ai tenté d'étudier dans son milieu d'origine l'âme d'un être primitif dont ni les croisements ni la civilisation n'auraient altéré le type; je me suis appliqué à noter scrupuleusement l'éveil de ses instincts, de ses sensations, de ses sentiments [il s'agit, rappelons-le, de sa maîtresse]; j'ai tâché de dégager et de mettre en relief sa personnalité physique et psychique aux prises avec le besoin d'aimer. Il se trouva que ce livre dans lequel j'ai mis beaucoup de ma rude existence au Pays Soudanien - bien que simple monographie d'un coeur de négresse - soulevait parmi d'autres problèmes ethniques, celui de l'impossibilité d'union entre races humaines, et apportait aux partisans de la polygénie [autre nom du racisme] des arguments inattendus.
          - "La femme noire n'a ni les qualités, ni les sentiments, ni les sensations de la femme de race caucasique; d'elle au blanc, l'amour au sens psychologique ne saurait exister."
          Telle fut, en effet, ma conclusion qui fit dire à François Coppée et à d'autres : "C'est bien triste, mais vrai!". 
          Quoiqu'il en soit, je fus récompensé de mon travail et encouragé dans l'oeuvre entreprise par l'approbation de ceux que se satisfont plus des affabulations purement romanesques.
          Obéissant à des habitudes d'esprit contractées au cours de mes études médicales et biologiques, je procédais du simple au composé ainsi que le veut la méthode évolutionniste. 
          Donc, après l'âme simpliste des races nigritiennes, j'abordais l'étude d'êtres venant immédiatement au dessus dans l'échelle ethnologique et qui - encore qu'appartenant à un type [id est : race] supérieur - étaient restés primitifs et n'avaient été qu'effleurés par la civilisation de leur race. C'est ainsi que je fus amené à observer le paysan.
          Je ne pris pas - il va sans dire - pour modèles ces paysans mâtinés d'urbains et que depuis longtemps déforma la proximité des villes, mais bien de frustes et âpres montagnards, dont le simplisme avait été conservé par l'isolement jusqu'alors inviolé de leurs montagnes.
          Ce fut l'origine du livre que je publie aujourd'hui; ces quelques mots expliqueront et justifieront, je l'espère, l'invraisemblable mais vraie, sincère et authentique violence.
          Ayant ainsi posé, en ces deux premiers essais, le besoin d'aimer qui tient toute créature comme le réactif à l'aide duquel me paraissait plus facile l'analyse des éléments composites d'un âme, je l'appliquais dans L'Eternelle blessée à des individualités supérieures, mais d'un moyen développement cérébral.
          Dans la prochaine étude de la série (Le Roman d'un timide), sera dit comment réagissent à l'égard du mal d'aimer qui torture tout être, les intellectuels que leur haute culture scientifique a placés parmi l'élite de l'humanité.
          Le Roman d'un sculpteur [le sujet sera dilué à travers plusieurs romans ultérieurs] qui fera suite racontera les amours d'êtres à cérébration plus puissante encore, de ces raffinés de l'esprit, dont chaque cellule nerveuse est saturée d'impressions et de sensations artistiques et auxquels échut la faculté divine de créer.
         Ainsi sera clos ce cycle que je me propose d'élargir plus tard.
         A l'étude de ce microcosme moral et passionnel qui va du nègre à l'artiste en passant par le paysan, le bourgeois et le savant j'appliquerai, comme par le passé, la méthode que je crois la vraie, parce qu'elle émane du positivisme scientifique et qu'elle ne s'efforce pas de rompre l'indissoluble dualité de la vie. 
          Je continuerai donc à ne pas suivre ceux qui ne voient que la matière, le substratum de la vie, l'apparente réalité des choses, et je ne me laisserai pas non plus séduire par ceux que - seules - préoccupent les subtilités psychologiques.
          Si le roman est un coin de nature ou d'humanité tenant en trois cents pages, il convient de ne pas oublier que nature et humanité sont faites de matière et d'esprit, et que la physiologie n'est la science de la vie que si la psychologie l'accompagne.
P. Vigné d'Octon, Paris, 15 octobre 1891.


          Je laisse aux raffinés de l'esprit, dont chaque cellule nerveuse est saturée d'impressions et de sensations artistiques (c'est bien nous, ça!) le soin de conclure.
          Pour moi, c'est plus près de Vacher de Lapouge (voir Wikipédia) que de l'humanisme. Même en faisant la part de "l'époque", c'est un peu gros pour donner quand même la médaille d'anti-colonialiste et d'anti-raciste à l'auteur.

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