1 octobre 2011

Petit et moche, mais unique : un livre inconnu du premier imprimeur de Nîmes

Je viens d'acheter un livre qui n'a pas beaucoup d'atouts pour lui.
La page de titre - ce qu'il en reste - a été remontée sur papier blanc sans beaucoup de soins. 

Sébastien Jaquy (Nîmes) Formulaire des lettres

Le relieur semble avoir voulu économiser son cuir, une basane 17e, au maximum en jouant du massicot à tour de bras. Aucune marge ne dépasse 2 mm., et beaucoup de lettres ont frôlé le couperet d'un poil. On imagine le massacre dans la pagination et les signatures! 
Il est vrai que l'imprimeur avait donné l'exemple. L'imposition (in-16, 236 p) est si étriquée qu'au niveau du dos, la couture a du mal à laisser lire l'extrémité des lignes. Même d'aussi mauvaise qualité que celui-lài, on a voulu économiser le papier à tout prix.

Ce livre est un modèle de mesquinerie et de lésine, puisque même l'encre a été rationnée. L'impression est au mieux grisâtre, et parfois si pâle qu'un utilisateur (je n'ose penser à un remords de l'imprimeur) a repassé quelques lettres à la plume.

Pourtant, la reliure a été voulue solide. Certes, c'est une simple basane, mais les coutures sont serrées, le carton des plats est d'une épaisseur remarquable, et si quelques galeries de vers affectent le dos, les coiffes, les mors et les coins ont tenu bon.
Ce livre n'est pas un livre décoratif, c'est un usuel destiné à servir à des praticiens du droit. 

Nîmes 1613 Formulaire de lettres

 
Bon maintenant que j'ai décrit mon laideron, il me reste à justifier mon achat coup de cœur.

Sa page de titre est alambiquée :

Formulaire des lettres qui se despechent ez cours de Nismes.
Tant de Monsieur le Seneschal du siège présidial que ordinaire et convenans royaux dudict Nismes
Edition sixième
En la quatorzième page est le privilège et après suivant la rubrique.
A Nismes, par les hoirs de Sébastien Jaquy

La date a (sans doute) sauté à la reliure, mais nous verrons qu'elle ne peut être que 1613.
Il n'y a pas d'auteur, mais pour nous, cette compilation est l'œuvre de  l'imprimeur-éditeur.

On s'étonne d'une indication si  ostentatoire du privilège. Filons donc vite p. 14. Le privilège est attribué pour 6 ans à Sébastien JAQUY, imprimeur de la ville de Nismes, et daté du 3 octobre 1607.
"Et après…", c'est à dire page 15, se trouve une Continuation du privilège du Roy accordée le 18 aoust 1613 à  Marie NEGRE, relaissée et héritière de feu Sébastien Jaquy, pour 3 ans à compter du 3 octobre 1612.

Imprimerie Sébastien Jaquy Nîmes 1613

Ceci nous incite à chercher un peu qui était feu Sébastien JAQUY.
Il est né à Chanucle, diocèse d'Embrun, en Dauphiné,  au milieu des années 1550. Il est fils d'un notaire royal (c'est pour ça que nous lui attribuons ce formulaire d'écritures juridiques). Il fait son apprentissage d'imprimeur à Lyon, puis, informé que les Consuls cherchent un imprimeur, s'établit à Nîmes en 1578. Il y imprime un livre de chirurgie (au titre assez bizarre) :  "Questionnaire des tumeurs contre nature" à titre d'examen de capacité.
Les Consuls, satisfaits, lui font un pont d'or pour le fixer à Nîmes. Souvenons-nous qu'à cette époque, et pour 20 ans encore, ni Montpellier, ni Marseille ne possèdent d'imprimerie. Supplanter ces rivales coûte à la ville 80 écus d'or, plus une maison assez vaste pour servir de maison et d'atelier. Mieux, on l'exempte "sa vie durant" de tailles et charges. Deux libraires, Antoine Goset et César Lucquet sont témoins du contrat le 24 février 1579.
Il commande aussitôt plusieurs "fontes" à Lyon : 40 000 lettres en Athanase, 50 000 en Garamond, 6 000 en Palladine, plus un alphabet de "lettres grises" (lettrines) et 12 livres de vignettes (fleurons ou autres ornements typographiques)  en fonte.
Le 10 décembre de ma même année, il épouse Isabelle Hébrard, fille d'un "hoste" (hôtelier) de la ville.
Les affaires marchent assez bien jusqu'à ce jour du 8 mai 1590 où, coupable d'un meurtre, il s'enfuit à toutes jambes. Il ne lui faut qu'un an et demi pour obtenir d'Henri IV des "lettres de grâce" (d'amnistie). Il revient à Nîmes et le 25 décembre 1591 exprime sa grande contrition de cœur devant le Consistoire (protestant) de Nîmes.
Mais entre temps, les consuls ont fait venir de Lyon un nouvel imprimeur nommé Malignan avec qui il faut désormais composer.
Nous savons qu'il se remarie ensuite avec Marie Nègre (notre "relaissée et héritière") et qu'il meurt le 21 mars 1612.
Albert PUECH, dans une communication à l'Académie de Nîmes publiée en 1883 recense, tout compris (livres , opuscules ou placards) 23 productions de JAQUY.
Louis DESGRAVES, dans la Bibliotheca aureliana (tome 97, 1983), en énumère, pour le 17e siècle seulement, 13. Le dernier  est une Défense de la vérité catholique, et troisième anti-jésuite, livre protestant de Jean de Serres, le frère d'Olivier, daté de 1610.
Aucun des deux ne fait mention de la veuve.
Il semble que celle-ci ait cédé, vers 1613 ou 1614, l'imprimerie à Jean Vagvenar qui meurt en 1624.
Aucun des deux ne connaît notre livre, qui manque à la Bibliothèque de Nîmes ou de Montpellier, à la BNF, et est absent du Catalogue Collectif de France. 


Est-ce un grand manque? A chacun de juger. Deux ou trois autres éditions (sur au moins 7) existent encore, pour ceux qui seraient en manque de formulaires administratifs.

Pour les autres, eh bien, disons qu'il y a toujours une émotion certaine à découvrir un UNICA (exemplaire réputé unique, seul vestige d'une édition disparue, mangée par le fil du temps), et, dans ce cas précis, un IMPRIMEUR INCONNU (la veuve JAQUY), et donc un petit bout de l'histoire de Nîmes.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Le "Questionnaire des tumeurs contre nature", par Tannequin Guillaumet, chirurgien du roi de Navarre et maître en la Faculté de Nîmes, fut édité à Nîmes en 1578 et réédité à Lyon en 1579.
L'ouvrage traite des tumeurs cancéreuses.

Bibliophile Rhemus.